Pour des
explications générales sur la Convention, sa
composition, ses objectifs, voir la rubrique l'actualité
européenne décodée.
Cahiers européens
d’Houjarray (CEDH) : Vous êtes Commissaire en
charge de la politique régionale et de la réforme
des institutions. A ce titre, vous siégez au sein du
praesidium de la Convention dont les débats ont
commencé il y a maintenant plus de trois mois.
Etes-vous optimiste sur les apports futurs de cette
Convention ?
Michel BARNIER : Je pense que
cette Convention est une chance de réussir
aujourd’hui ce qu’on n’a pas fait ou ce qu’on
a mal fait dans le passé, à Amsterdam ou à Nice,
c’est-à-dire une vraie réforme des Institutions et
même un Traité constitutionnel. Cette Convention,
c’est le premier lieu, depuis 50 ans, de débat
public en Europe,
unique et pluraliste. Le rendez-vous de 2004,
année de la réunification de l’Europe avec une
dizaine de pays, sera préparé autrement qu’avec
les méthodes traditionnelles et pas dans la
clandestinité. Je suis optimiste pour cette raison et
parce que les premiers débats montrent qu’il y a
une véritable ambiance conventionnelle : une
caisse de résonance de la société civile et en même
temps, un lieu de proposition.
Les sujets
sensibles viendront à l’automne, quand commencera
le débat sur les textes à écrire et les chemins à
prendre pour aller vers les différentes formes
possibles de l’Union européenne. Il y a plusieurs
routes possibles : Celle du « chacun pour
soi » (c’est l’intergouvernemental) ;
celle du « tous pour un » (c’est le fédéral) ;
et celle du « chacun pour tous » (c’est
le communautaire). Je préfère la méthode
communautaire qui caractérise le vrai esprit européen
et qui donne de la valeur ajoutée à notre communauté
politique qui n’est pas un Etat. La force de la méthode
communautaire réside dans le traitement équitable de
tous les Etats membres, dans sa capacité d’agir,
dans la transparence, dans sa fondation sur le droit.
CEDH : Quelles sont les
questions essentielles qui doivent être débattues au
sein de la Convention ?
Michel BARNIER :
Le Conseil
européen de Nice soulevait quatre sujets
institutionnels :
- la place de
la Charte des Droits Fondamentaux dans les Traités
- la
simplification des Traités
- la répartition
des compétences entre l’Union et les Etats Membres
- la place des
Parlements nationaux dans l’architecture européenne
Heureusement,
le Conseil de Laeken a élargi les questions de manière
très volontariste grâce à la Présidence belge. Les
Institutions sont des outils au service des projets,
mais il ne faut pas se contenter de la mécanique
institutionnelle. Ce qui est important, c’est d’évaluer
le projet européen, d’évaluer et de choisir la
route à prendre, de vérifier que les promesses
initiales ont été tenues, que ce projet est toujours
utile aujourd’hui par rapport au projet initial. Se
demander où on va, qu’est-ce qu’on fait ensemble :
- est-ce
qu’on en reste là ?
- est-ce
qu’on revient en arrière sur la PAC par exemple,
comme certains le voudraient ?
- est-ce
qu’on va plus loin (en matière de défense,
d’Europe politique, de politique étrangère et de sécurité
commune…) ? J’estime que c’est exactement
cette route qu’on doit prendre pour que l’Union
européenne devienne plus performante.
CEDH : Face à la
difficulté d’avancer à 15 –et bientôt à 27 -
sur certains dossiers, l’idée d’un noyau dur ou
d’une avant-garde européenne a effectivement été
envisagée. Pensez-vous que ce soit une bonne solution ?
Sinon, quelle solution proposez-vous ?
Michel BARNIER : Dans une Union
européenne avec 27, 28, voire 30 pays, c’est déjà
formidable d’avoir un patrimoine commun, un acquis
communautaire. A ce niveau, il n’y a pas
d’avant-garde. Ce que nous avons construit est à
tout le monde.
Pour les étapes
suivantes (PESC, Défense…), c’est très difficile
d’avancer tous au même pas, ou alors, c’est le
pas du pays le moins pressé. Il faut de la flexibilité,
la possibilité de coopérations renforcées pour
quelques pays (8 au minimum selon le Traité de
Nice)… Cela permettra à certains pays de partir en
éclaireurs, pour montrer le bon chemin aux autres.
Par ailleurs,
il est essentiel pour avancer qu’on vote à la
majorité qualifiée de manière systématique, ce qui
exclut l’usage d’un droit de veto. La souveraineté
nationale ne se mesure pas à la capacité de dire
« non » mais à celle d’être là où
les choses se passent et d’y imprimer sa marque.
CEDH : Y a-t-il un volet
spécifique concernant la jeunesse ? l’éducation ?
Michel BARNIER :
Qu’est ce qu’on veut faire ensemble ?
C’est la question qui a été posée aux
conventionnels. Est-ce qu’on a une politique commune
sur la jeunesse, la citoyenneté, la parité, la
reconnaissance mutuelle des diplômes ?… Ma réponse
personnelle est oui, dès l’instant qu’on ne
fusionne pas les programmes éducatifs.
Mais
est-ce qu’on a une ambition pour les politiques de
la jeunesse jusqu’à l’emploi ? Là, il
s’agirait d’un domaine pour la coopération entre
les gouvernements. En effet, par ces questions, on
touche un sujet majeur de la diversité européenne.
Or nous voulons une Europe unie et non pas uniforme.
Il est d’une importance vitale que le polymorphisme
et la diversité de l’Europe soient préservés et
que les identités et les compétences nationales
soient respectées. Je pense qu’il faut rassurer
aussi, et clairement dire que l’Union ne veut pas développer
une vraie politique unique de l’éducation.
CEDH :
D’après vous, l’éducation civique européenne
devrait-elle être enseignée dans tous les pays de
l’Union ?
Michel BARNIER :
On n’a pas besoin de Bruxelles pour cela. On
peut imaginer que les ministres de l’Education
s’entendent pour mettre en place le trilinguisme
ainsi qu’une éducation interactive sur l’Union
européenne (qu’on n’apprenne pas l’Europe comme
si c’était une histoire figée car c’est aussi
notre vie quotidienne, notre présent et notre avenir :
il faut arrêter d’être ennuyeux dans la manière
dont on en parle).
Hier, Valéry
Giscard d’Estaing s’interrogeait sur ce que veut
dire « rapprocher l’Europe des citoyens »,
alors même que l’Europe reste par définition l’échelon
politique le plus éloigné. Cette proximité des
citoyens sera toujours relative et indirecte aussi
longtemps qu’on n’élira pas un Président de la
Commission et qu’on continuera d’élire les députés
européens français sur des listes proportionnelles
nationales. Il faut rapprocher les élections des
citoyens pour faire croître la proximité entre les
citoyens et l’Europe.
CEDH : Vous prônez une
implication des citoyens plus importante dans la vie
de l’Union européenne. Par quels moyens, autres
qu’économiques (la mise en circulation de l’euro
fiduciaire par exemple), pensez-vous que cette
implication puisse se faire ?
Michel BARNIER : La réponse à
votre question se trouve dans la place des Parlements
nationaux, dans des Maisons de l’Europe qui
devraient exister dans tous les départements français,
dans des consultations (sur internet par exemple),
dans des échanges, des informations. L’Europe est
proche des gens mais les Institutions resteront
toujours plus éloignées des citoyens que le Conseil
municipal car elle concerne une circonscription
beaucoup plus vaste.
Mais aussi on
dit que les Institutions doivent être simples. Or
quand vous avez 25 pays qui mettent en commun une
partie de leur souveraineté, cela ne peut pas être
simple. La complexité est un prix à payer pour une
Europe unie qui n’est pas uniforme.
CEDH : Est-ce que les
grands médias jouent leur rôle ?
Michel BARNIER :
Il y a des progrès, des grands quotidiens ont
maintenant des pages consacrées à l’Union européenne.
Mais l’information sur l’Europe n’est pas à la
mesure de l’importance qu’a pris l’Union européenne
dans la vie quotidienne des gens. On en parle
seulement quand il y a des crises ou des problèmes,
alors que la vie quotidienne des gens dépend de
l’Union sans qu’on le dise : c’est le grand
secret. Or le silence entretient les peurs. L’Europe
intéresse et inquiète les Français mais les hommes
politiques et les médias notamment français n’en
parlent pas assez. Ils font une erreur. Les hommes
politiques doivent avoir plus de courage et une
« culture européenne » : ils doivent
expliquer que l’Europe qui se construit est celle
que la France a voulue. La vie politique française
est malheureusement cloisonnée et hexagonale. Dans
certains autres pays, il y a un vrai débat.
CEDH :
A l’issue de la Convention, comment pourrait-on
poursuivre les échanges avec la société
civile?
Michel BARNIER : Le Forum de la
société civile représente un complément important
à la Convention parce que ça permet d'élargir
encore le débat. Le Forum est multidimensionnel :
des
consultations régulières sur internet par exemple,
des chats, un dialogue permanent avec la société
civile… . Le Comité Economique et Social a le rôle
de catalyseur pour les points de vue de la société
civile européenne, non seulement des Etats Membres
mais aussi des pays candidats. Il organisera des réunions
d’information et de dialogue structuré. En plus,
les conventionnels ont la responsabilité de décentraliser
ce débat chez eux, dans les capitales et régions. La
Convention même reçoit déjà plusieurs
contributions, et elle en débattra en juin. Nous
aurons une convention des jeunes en juillet, pour écouter
en particulier la nouvelle génération et leurs
attentes d’Europe.
CEDH : Et au niveau
proprement institutionnel, quelles seraient, selon
vous, les décisions à prendre afin de renforcer la
visibilité de l’Union, non seulement auprès de ses
citoyens, mais aussi dans le monde ?
Michel BARNIER :Tout d’abord,
l’Union européenne doit parler et agir d’une
seule voix sur la scène internationale. On a besoin
d’une Europe plus performante pour répondre aux défis
mondiaux. Nous avons déjà fait des progrès avec la
nomination de Javier Solana depuis Amsterdam ; il
est temps d’aller au-delà et de mettre plus de cohérence
dans nos relations extérieures. Ensuite, on doit
s’assurer d’avoir des mécanismes qui permettent
de coordonner une politique économique dans une zone
monétaire intégrée. L’Euro nous appelle à mieux
gouverner nos économies ensemble. En plus, il y a une
nécessité de simplifier et de décentraliser l’exécution
des politiques de l’Union européenne pour
qu’elles soient plus « lisibles ». Pour
ma part, je veux que la politique de cohésion dont je
suis responsable soit plus simple et plus décentralisée
après 2006.
CEDH :
Qu’attendez-vous de l’élargissement de l’Union
européenne ?
Michel BARNIER :
Le
dernier rapport de l’Eurobaromètre sur les pays
candidats indique que ce qui vient à l’esprit des
citoyens des pays candidats quand ils pensent à
l’Union européenne est le développement positif de
l’économie. L’élargissement entraînera une
croissance économique aussi bien pour les Etats
Membres que pour les pays candidats. Une étude de la
Commission estime une croissance du PIB entre 1,3 et
2,1 % par an dans les pays candidats et 0,7 % pour les
quinze Etats Membres. Pourtant, les bénéfices ne
sont pas seulement économiques. L’élargissement
est une tâche unique et historique pour l’intégration
du continent et la réunification de l’Europe qui
fera croître la stabilité sur notre continent, qui
renforcera le rôle de l’Europe dans le monde. L’élargissement
renforcera la démocratie et permettra d’améliorer
la qualité de vie des citoyens partout en Europe et
d’augmenter la diversité culturelle et l’échange
d’idées.
CEDH :
En plus de l’Europe citoyenne, un autre de vos
combats repose sur l’élaboration d’une Europe écologique.
Pouvez-vous éclaircir ce point ?
Michel BARNIER :
Nos
citoyens savent que la protection de l’environnement
est une tâche qui implique nécessairement des
solutions internationales. Il s’agit ici de problèmes
qui ont un caractère transfrontalier et qui ont des
conséquences à long terme. Il faut envisager un
« développement durable », c’est-à-dire
un développement qui répond aux besoins du présent
sans compromettre la capacité des générations
futures de répondre aux leurs. Pour cela, il faut
coordonner les politiques économiques, sociales et écologiques.
C’est la responsabilité de tous, qui ne connaît
pas de frontières. Certes, tout ne doit pas être réglé
à Bruxelles. Mais des problèmes comme l’effet de
serre sont à l’échelle mondiale et les Etats
Membres agissent d’une manière beaucoup plus
efficace ensemble. Dans d’autres domaines, l’Union
européenne doit créer un cadre dans lequel les Etats
et leurs régions peuvent agir.