L'INTERVIEW

Entretien avec M. Bernard Vasseur
Directeur de la Fondation Elsa Triolet –Louis Aragon
Avez-vous lu Victor Hugo ? Louis Aragon, 1952

septembre 2002 (interview réalisé pour les CEDH par Edith Herdhuin)

 

Cahiers Européens D’Houjarray : En 1952, à l’occasion du 150e anniversaire de la naissance de Victor Hugo, Aragon publie Avez-vous lu Victor Hugo ?

II ne doit pas être évident, pour un communiste convaincu comme l’était Louis Aragon à cette époque, de célébrer Hugo. Comment a-t-il pu lui venir  à l’idée de publier une anthologie des plus grands textes de « l’homme océan » en pleine guerre froide ?

Bernard Vasseur : Aragon aime Hugo. Il en parle tout au long de son œuvre, à commencer par la préface de 1924 au Libertinage. Mais il est vrai que c’est lors des grands anniversaires (1935 pour le cinquantième anniversaire de sa mort ; 1952 pour le cent cinquantième anniversaire de sa naissance) qu’il lui consacre de grands textes (discours, conférences, articles et cette anthologie Avez-vous lu Victor Hugo ? ). Avant tout pour protester contre le côté timoré et mesquin des célébrations officielles et contre l’ignorance entretenue sur son œuvre chez les jeunes générations. Aragon l’a dit dès 1935 : Hugo est, pour lui, avant tout le poète de la Nation (de sa liberté et de son indépendance, …) et de la paix. Or ces deux questions sont cruciales en 1952 : quelques années après Hiroshima, l’escalade de l’armement nucléaire est au cœur de la « guerre froide » désormais établie entre les forces que le combat anti-fasciste avait rassemblées (c’est le temps de l’Appel de Stockholm et des colombes de la Paix de Picasso ! ) De plus, le plan Marshall et la puissance américaine (économique, culturelle, militaire via l’OTAN) menacent, à ses yeux, l’indépendance et l’identité de la France. Il est donc tout naturel qu’il « retrouve » alors la figure de Hugo, qui ne l’a d’ailleurs pas quitté durant la guerre et la Résistance. Hugo, c’est encore l’adversaire de « l’art pour l’art », l’homme qui se refuse à séparer l’art et l’histoire, l’écriture et la vie sociale : une vérité qu’Aragon lui emprunte et qu’il tient à rappeler aux intellectuels, aux artistes, aux écrivains de son temps.

CEDH :  Quelle était la position des marxistes et des socialistes de la fin du 19e siècle face à celui qui avait « mis un bonnet rouge au dictionnaire », s’était battu pour l’abolition de la peine de mort et avait défendu la cause des femmes ?

Bernard Vasseur : La célébration de Hugo par Aragon est d’autant plus originale que la gauche révolutionnaire l’a étrillé de son vivant. Ainsi, Marx qui meurt deux ans avant Hugo l’a sévèrement critiqué. Son gendre Paul Lafargue a publié quelques jours après sa mort en 1885 un pamphlet très dur contre lui : la légende de Victor Hugo. La gauche marxiste a refusé de participer à ses funérailles, tenues pour « une promenade carnavalesque ». Pour eux, Hugo est avant tout l’homme de deux défaites ouvrières (juin 1848, la Commune de Paris en 1871) qui les deux fois s’est trouvé du mauvais côté ! Mais tout va changer dans les années 1930, peu avant la victoire du Front Populaire . Le Parti Communiste va cesser d’opposer le drapeau rouge et le drapeau tricolore, l’Internationale et la Marseillaise et va appeler « la classe ouvrière » à investir la nation pour prendre en charge son avenir, alors que, selon lui, « la bourgeoisie » l’abandonne et la trahit ( « plutôt Hitler que le Front Populaire »). Du coup, révolution et nation convergent : il s’agit de « continuer la France » et, pour le combat populaire, de développer les meilleures traditions du passé national. Hugo en fait évidemment partie. Aragon n’a pas à changer son amour pour Hugo, mais les conditions politiques nouvelles changent du tout au tout le regard porté sur lui : Aragon peut, en communiste, en marxiste ,célébrer Hugo. Et il continuera de le faire durant la glorieuse épopée de la Résistance. Hugo dont la grandeur est identifiée au génie de la France sera convoqué dans le chant Aragonien. Parce qu’il parle au cœur français un langage qui ne s’est pas éteint. Un langage qu’Aragon prolonge et mène ailleurs. L’exilé de Guernesey et le poète combattant « en étrange pays dans son pays lui-même » vont se rejoindre pour donner et entretenir l’espoir d’un pays libéré.

CEDH :Peut-on dire qu’il existe une communauté d’idées, une parenté dans l’inspiration, entre Victor Hugo et Louis Aragon ? On dit par exemple que ce sont les surréalistes, dont faisait partie Aragon, qui ont fait connaître ou redécouvrir le romantisme dans les années 20. Par ailleurs, Louis Aragon aurait écrit pendant la Résistance une sorte de plagiat déclaré des Châtiments, le musée Grévin, en l’honneur du « poète de la grandeur nationale ». On pense également à un article publié dans Regards intitulé « Châtiments 39 ».

Bernard Vasseur : « Communauté d’idées », « parenté dans l’inspiration », j’en conviens tout à fait, et j’y ajouterai pour ma part même dimension du chant et même rôle éclaireur accordé à la poésie. C’est un fait que les surréalistes –là fut la racine de la rupture avec « la table rase » de Dada- n’entendaient pas renoncer à la littérature française. Aragon a toujours rappelé l’importance d’écrivains qui, comme Hugo, se trouvaient avoir été rayés par les modes et l’enseignement. Avec André Breton, il l’a toujours défendu auprès des membres du groupe surréaliste plus jeunes que lui. Dès « la rime en 40 », l’image d’Hugo sur son rocher d’exil est présente et saluée. Dans son poème Langage des statues (fragment) écrit avant  novembre 1941 (date à laquelle la statue de Hugo par Barrias à Paris est effectivement déboulonnée de son socle par les nazis), Aragon imagine cette statue s’animant et Hugo descendant dans la rue pour protester contre l’indolence et le silence des écrivains, des intellectuels face à l’occupant et à « Vichy » . On peut en effet comparer les vers du Musée Grévin et ceux des ultima verba des Châtiments. Allons plus loin : en 1944, dans la ville de Lyon libérée, Paul Claudel demande à René Tavernier de lui faire rencontrer Aragon « parce que c’est un poète national.» A quoi le directeur de la revue Confluences répondra qu’on peut dire d’Aragon pendant la guerre « qu’il s’identifie d’une certaine manière à Victor Hugo à Guernesey.) La boucle est bouclée et, pour certains, Aragon est bien « le Victor Hugo du XXe siècle.» Ce qui, franchement, ne m’apparaît pas usurpé.

CEDH :  Victor Hugo a participé à plusieurs Congrès de la Paix. Louis Aragon s’est-il intéressé à cet aspect plus militant, plus idéologue, du poète ? C’est en particulier à l’occasion du Congrès de la Paix de Lausanne, en 1849, que Victor Hugo aurait évoqué pour la première fois publiquement son idée d’Etats Unis d’Europe «…ensemble, France, Angleterre, Belgique, Allemagne, Italie, Europe, Amérique, disons aux peuples : » «  Vous êtes frères ! » Louis Aragon, poète, écrivain, militant communiste s’est-il prononcé sur la question ?

Bernard Vasseur : « Unir les peuples et les nations dans la paix, la liberté, l’égalité, la fraternité » : Je crois qu’Aragon n’aurait eu aucun mal à endosser la formule. Elle était au cœur de son idéal de communiste ( « prolétaire de tous les pays, unissez-vous »). J’ajoute que ce message est d’autant plus essentiel pour un intellectuel français qu’ici « la nation » a été formulée en même temps que « les droits de l’homme et du citoyen », et qu’elle s’inscrit d’emblée dans une dimension universelle et s’adosse à l’humanité ( « la République universelle » de Hugo ). Pourtant, Aragon était trop « politique » pour ne pas dénoncer le décalage existant entre cet idéal généreux et humaniste d’une part, et les projets politiques selon les temps et les époques d’autre part. En 1946, par exemple, dans une conférence donnée à l’Unesco (la culture des masses œuvre poétique tome IV p 767-795) il dénonce –mais nous sommes alors au lendemain de la guerre et d’une Europe qui s’identifiait au Reich Nazi- l’Europe comme « une grue métaphysique » visant à effacer les réalités du monde et les responsabilités dans le conflit mondial. « Ce sont les points de vue nationaux que je défends, déclare-t-il, contre ceux-là qui veulent sous le nom d’Europe, ou sous tout autre nom, bâtir une singulière superstructure internationale qui n’aurait pas d’infrastructures nationales … Il ne saurait y avoir aucune entente internationale qui ne suppose l’existence et le respect des nations… La vérité est là qu’à l’étroite idée de l’homme occidental ou du bon Européen, il faut opposer en même temps le respect des nations et l’amour de l’humanité entière, quelle que soit la couleur de sa peau, la forme de son nez, le continent ou les îles qu’elle habite, les neiges ou le soleil dont elle est brûlée » (p 788-790).

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