"Citoyennetés
nationales et citoyenneté européenne
Royaume-Uni,
Irlande, Allemagne
Cette
série d'articles publiée dans les Cahiers européens d'Houjarray
est issue de l'ouvrage collectif réactualisé "Citoyennetés
nationales et citoyenneté européenne" coordonné par Françoise
Parisot, Présidente de l'Association Futur-Présent. Il a été
publié aux éditions Hachette en 1998 avec l'aimable soutien de la
Commission européenne (Programme SOCRATES - Education des adultes),
le ministère délégué aux Affaires européennes, le ministère de
l'Education nationale, la Caisse des dépôts et consignations, la
fondation Maginot.
La
mise à jour a été réalisée par Françoise Parisot avec la
participation de Delphine Lemarinier, diplômée de l'IEP de
Grenoble, de Paris IX-Dauphine et de l'IEE de Bruxelles.
Cet
ouvrage est disponible sur commande aux éditions Hachette (Education
1998).
Suite du dossier précédent
(Autriche, Finlande, Suède)
paru dans les Cahiers Européens d'Houjarray n° 6
(5ème partie)*
SOMMAIRE
:
I. ROYAUME-UNI
1.
Un peu d’histoire
* Les origines
* L’Angleterre anglo-danoise et l’Angleterre anglo-saxonne
* L’Angleterre normande
* Les Plantagenêt
* Les Tudor et la reconstitution du pouvoir royal
* Les Stuarts, une dynastie écossaise
* La maison Orange-Nassau
* Les Hanovre
* Les whigs et les tories
* Les guerres napoléoniennes
* La révolution industrielle
* L’ère victorienne : réformes et expansion
* Alliance avec la France et Première Guerre mondiale
* La Deuxième Guerre mondiale
* L’après-guerre
* L’Écosse et le pays de Galles
* Le Royaume-Uni et l’Europe
2.
La citoyenneté britannique par Andrew Duff
* Qui sont les Britanniques ?
* Qu’est-ce que l’État britannique ?
*
Les changements actuels
* Nationalité et citoyenneté britannique
* Qu’est-ce qui détermine la citoyenneté britannique ?
* Mais comment les Britanniques se voient-ils ?
* Le défi d’une identité européenne
* Encadré: Institutions du Royaume-Uni de Grande-Bretagne et
d’Irlande du Nord
II. IRLANDE
1.
Un peu d’histoire
*
Les origines
* Domination anglaise
* La réforme religieuse d’Henri VIII
* La république d’Irlande
* Irlande du Nord
2.
La citoyenneté en Irlande par Claire Loftus
* Etymologie
* Histoire, institutions et valeurs de l’Irlande
L’histoire
Héritages
Institutions
Valeurs
Comportements
* Encadré: Constitution de la République d’Irlande du 1er
juillet 1937 (mise à jour au 1er mars 1994)
* Sites internet à consulter
III. ALLEMAGNE
1.
Un peu d’histoire
*
Les origines
* Le Saint Empire romain germanique
* La Réforme protestante
* Armées de Napoléon et montée de la Prusse
* Vers l’unité, rôle de Bismarck
* La Première Guerre mondiale et la République
* Nazisme et Deuxième Guerre mondiale
* Partage et reconstruction
* De la Communauté européenne à l’Union européenne
2.
Citoyenneté et « Staatsbürgerschaft » par Andreas
Maurer
* Le citoyen, « Bürger »
Connotation du terme
Comment s’explique cette définition de la citoyenneté ?
L’évolution de la citoyenneté culturelle et politique
*
La construction de la citoyenneté en Allemagne
* La citoyenneté dans l’Allemagne de l’après-guerre
* Le contenu de la citoyenneté dans la Loi fondamentale
* Comportements des citoyens
Un passé à assumer
Comportements du citoyen allemand
* * * * *
LE ROYAUME-UNI
CITÉ : CITY
CITOYEN :
CITIZEN
Un
peu d’histoire...(1)
* Les origines
Déjà
peuplées, les îles Britanniques sont envahies par les Celtes, au
IIIème siècle avant J.-C. Au Ier siècle avant J.-C. et jusqu’en
410 après J.-C. la « Bretagne »(2) est occupée et érigée
en province romaine. Au Vème siècle, l’île est envahie par les
Jutes, les Angles et les Saxons, et divisée en plusieurs royaumes
rivaux. Elle prend le nom d’England, la terre des Angles.
L’introduction du christianisme date du VIIème siècle.
* L’Angleterre
anglo-danoise et l’Angleterre anglo-saxonne
Au IXème
siècle, les Scandinaves intègrent l’Angleterre à l’Empire
danois. La dislocation de cet Empire ramène au pouvoir une dynastie
anglo-saxonne avec Édouard le Confesseur en 1042.
* L’Angleterre
normande
Le duc de Normandie, Guillaume, conquiert le pouvoir contre Harold
II à la bataille d’Hastings le 14 octobre 1066, et devient
Guillaume Ier le Conquérant.
* Les Plantagenêt
Henri II Plantagenêt, par son mariage avec Éléonore
d’Aquitaine, règne sur l’Angleterre et sur une partie de la
France (Normandie, Anjou, Maine, Aquitaine et Gascogne) de 1139 à
1154. Il doit faire face à la féodalité et à l’opposition de
Thomas Becket. Il est le vassal des Capétiens et la rivalité entre
les deux Couronnes durera jusqu’au XVème siècle. Ses
successeurs, Richard Cœur de Lion, Jean sans Terre et Henri III
laissent l’aristocratie prendre du pouvoir. Celui-ci s’incarnera
dans le Parlement et se traduira par la signature de la Grande
Charte, la Magna Carta en 1215, et les provisions d’Oxford en
1258.
En 1284, le pays de Galles est conquis par Édouard Ier. Les prétentions
à la Couronne de France d’Édouard III et la rivalité
franco-anglaise dans les Flandres provoquent la guerre de Cent Ans
(1337-1453) qui se termine par la chute de Bordeaux. L’Angleterre
perd alors ses possessions sur le continent, sauf Calais. Elle est
ensuite secouée par la guerre des Deux-Roses (1450-1485) (3).
* Les Tudor et la
reconstitution du pouvoir royal
Henri Tudor accède au trône sous le nom d’Henri VII (1485).
Henri
VIII, souhaitant se libérer de l’emprise de Rome et obtenir le
divorce, rompt avec la papauté et crée, sous son autorité, l’Église
anglicane indépendante des autres Églises protestantes. Il se
proclame roi d’Irlande en 1541.
Sous Élisabeth Ière (1533-1603), le pays connaît un grand essor
maritime, commercial, colonial et culturel. William Shakespeare
(1564-1616) a, par son œuvre, acquis une renommée universelle en dépeignant
avec génie les thèmes éternels qui concernent l’homme.
L’Église
anglicane est alors officiellement fondée en 1562.
* Les Stuarts, une
dynastie écossaise
En 1603, Jacques VI Stuart, le fils de Marie Stuart, et roi d’Écosse,
succède à Élisabeth sous le nom de Jacques Ier, et réunit les
deux Couronnes.
Au XVIIème siècle, le despotisme des Stuarts, notamment celui de
Charles Ier, s’oppose au Parlement et engendre des crises
politiques et religieuses. En 1649, Cromwell (1599-1658) fait exécuter
ce dernier et met en place un pouvoir personnel qui ne lui survivra
pas.
Tous ces conflits successifs aboutissent à la révolution de 1688.
Jacques II est déposé.
John Locke (1632-1704) a exercé une énorme influence à travers
ses essais sur l’importance de la tolérance religieuse, la démocratie
parlementaire et le libéralisme économique.
* La maison
Orange-Nassau
Le Parlement offre les couronnes à Guillaume III d’Orange et à
son épouse Marie II Stuart, qui règnent conjointement jusqu’en
1701 après avoir garanti la Déclaration des Droits (Bill of Rights)
en 1689. L’union officielle de l’Écosse et de l’Angleterre
est proclamée en 1707 sous le nom de Royaume-Uni. En 1714, celui-ci
passe sous la souveraineté des Hanovre.
* Les Hanovre
Sous le règne de George Ier et George II, plus allemands
qu’anglais, le régime parlementaire est favorisé. L’Assemblée
est élue pour sept ans. Elle est essentiellement composée de
propriétaires terriens, au détriment des villes. Le système électoral
fixe un « cens » élevé. Les « bourgs » de
campagne – très peu peuplés – on les a appelés les « bourgs
pourris », restent cependant des circonscriptions électorales.
Ayant pris parti contre Louis XIV lors de la Guerre de Succession
d’Espagne, la Grande-Bretagne a acquis, par le traité d’Utrecht
en 1713, des positions importantes dans les colonies, d’où la
rivalité entre colons anglais et français.
*
Les whigs et les tories (4)
De 1714 à 1762, le parti whig domine les gouvernements. Ceux-ci
doivent faire face aux révoltes des partisans des Stuarts en Écosse.
Ils signent la Triple et Quadruple-Alliance avec la France, les
Pays-Bas et l’Empire germanique en 1717-1718 et soutiennent la
France contre l’Espagne. Mais la corruption parlementaire engendre
les réactions du peuple. William Pitt, leader des « jeunes
whigs », a des ambitions coloniales et accroît le rôle de
l’Angleterre dans le problème de la Succession d’Autriche,
l’entraînant dans la guerre de Sept Ans contre la France
(1756-1763).
George III (1760-1820), premier hanovrien véritablement anglais,
cherche à éliminer les whigs. Il signe le traité de Paris avec la
France en 1763 qui lui donne le Sénégal, le Canada, une partie de
la Louisiane et d’autres possessions françaises aux Amériques.
Mais l’échec de sa politique coloniale américaine avec la déclaration
d’Indépendance en 1776 et la défaite de Saratoga en 1777 met fin
à ses ambitions.
Après le traité de Versailles en 1783, la puissance internationale
de la Grande-Bretagne est affaiblie.
Adam Smith (1723-1790), avec son « Wealth of Nations »
(1766) a, par sa compréhension du travail, du commerce et du
capital, influencé l’économie.
Le second William Pitt, fils du précédent, rénovateur du parti
tory (soutenu par une partie des whigs), remporte les élections de
1784 et rétablit le régime parlementaire qui avait été mis à
mal sous le règne de George III. Sous son gouvernement, plusieurs réformes
économiques et sociales s’élaborent et se concrétisent (rénovation
agricole, révolution industrielle). En 1800, il assure à
l’Irlande une représentation parlementaire au Parlement de
Londres, par l’Acte d’Union en 1801. Mais il échoue dans sa
tentative d’émancipation des catholiques irlandais.
* Les guerres napoléoniennes
En 1805, Nelson détruit à Trafalgar la flotte franco-espagnole et
dispose de la maîtrise des mers. Il peut ainsi s’opposer au
blocus continental décrété par Napoléon en 1806. Les victoires
de Wellington au Portugal (1808) et en Espagne (1809 et 1813)
contribuent à la première abdication de l’Empereur en 1814 et à
la victoire de Waterloo en 1815. Les guerres napoléoniennes ont désorganisé
l’économie de l’Angleterre qui traverse une crise difficile. Le
gouvernement tory pratique le protectionnisme (New Corn Law, 1815)
et effectue une répression sanglante des troubles sociaux.
* La révolution
industrielle
Elle a provoqué l’émergence de nouvelles classes sociales (prolétariat,
bourgeoisie commerçante) que le système électoral écarte de la
vie politique. Le retour des whigs, appelés maintenant « libéraux »,
permet une réforme électorale en 1832 et l’adoption de
nombreuses mesures sociales importantes (5). Jugée insuffisante par
les ouvriers, cette politique favorise l’arrivée des idées
socialistes et l’union des syndicats (The Grand National
Consolidated Trades Union, 1834).
John Stuart Mill (1806-1873) mit en relief le pouvoir de
l’individu dans l’organisation de l’économie politique. Il était
partisan de l’émancipation des femmes, de la représentation
proportionnelle et d’un gouvernement fédéral. Il fut très actif
pour le développement de la démocratie libérale.
* L’ère
victorienne : réformes et expansion
Sous le règne de la reine Victoria (1837-1901), la stabilité
politique s’installe : libéraux et conservateurs se succèdent
ou se coalisent dans une large unité de vues. L’Angleterre
affirme son hégémonie par une politique d’intimidation vis-à-vis
de la France et de la Russie. Elle intervient dans les guerres de
Crimée et de Chine. Victoria conquiert les Indes et en est proclamée
impératrice en 1876. La politique de non-intervention pendant la
guerre de 1870 isole le pays. À l’intérieur, les revendications
continuent. Le mouvement syndical s’organise et est officiellement
reconnu en 1871 (Trade Union Act). Le suffrage universel avec la
représentation proportionnelle et l’élargissement du corps électoral
évolue en 1882 et sera réellement instauré en 1918 (6).
De 1886 à 1914, les forces politiques sont divisées sur le statut
de l’Irlande. Le parti travailliste (Independant Labour Party) est
créé en 1893 et entre aux Communes (7) en 1906.
* Alliance avec la
France et Première Guerre mondiale
Sous les règnes d’Édouard VII et de Georges V, la
Grande-Bretagne rompt son isolement et signe « l’entente
cordiale » avec la France en 1904. Ainsi, elle entre en guerre
contre l’Allemagne le 4 août 1914.
La Grande-Bretagne sort affaiblie de la guerre bien que son Empire
en Orient soit consolidé. Le nombre de ses chômeurs atteint 2 700
000 en 1921 ; elle ne sort de la crise que pour retomber dans
celle de 1930.
Dans la première moitié du XXème siècle, John Maynard Keynes et
William Beveridge, auteur d’un plan sur la Sécurité sociale et
le plein emploi, furent deux figures centrales dans le domaine de la
politique économique et sociale.
Le Commonwealth est créé en 1931. Après l’avènement de George
VI (1936), la Grande-Bretagne cherche à préserver la paix par la
voix diplomatique et participe à la conférence de Munich en 1938.
* La Deuxième
Guerre mondiale
Elle entre en guerre contre l’Allemagne le 3 septembre 1939, après
la violation des frontières polonaises par Hitler. Le gouvernement
d’Union nationale, créé par Winston Churchill en mai 1940,
supporte seul le poids de la guerre après la capitulation de la
France. Il organise la défense aérienne (bataille d’Angleterre
en automne 1940). Les troupes britanniques essuient des revers en Méditerranée
et dans le Pacifique. Mais l’aide des États-Unis (1941), qui
entrent en guerre en 1942, et la victoire de Montgomery sur les
troupes de Rommel, renversent la situation.
* L’après-guerre
Malgré toute son action, Churchill perd les élections en 1945. Le
gouvernement travailliste d’Attlee agit pour le progrès social et
économique (Welfare State : État providence et
nationalisations).
En 1948, la Grande-Bretagne signe la Déclaration universelle des
droits de l’homme. La livre est dévaluée en 1949, les prélèvements
fiscaux s’alourdissent. La Grande-Bretagne adhère à l’OTAN
cette même année. Elle accorde l’indépendance à l’Inde, au
Pakistan et à Ceylan en 1947.
Elisabeth II succède à son père George VI en 1952. Conservateurs
et travaillistes alternent au pouvoir de 1951 à nos jours. De 1979
à 1997, les gouvernements conservateurs de Margaret Thatcher, puis
de John Major, développent une politique de libéralisme strict, de
dénationalisation et de restauration monétaire, intransigeante
avec les syndicats. Depuis 1997, c’est le social-démocrate Tony
Blair qui dirige le gouvernement.
* L’Écosse et le
pays de Galles
Le 12 septembre 1997, 74,29 % des Écossais ont approuvé la création
d’un Parlement autonome, lors du référendum organisé à
l’initiative de Tony Blair.
Les Gallois ont approuvé, à une très faible majorité, la création
d’une Chambre régionale autonome au pays de Galles.
* Le Royaume-Uni et
l’Europe
En 1950, la Grande-Bretagne signe la Convention européenne des
droits de l’homme et des libertés fondamentales dans le cadre du
Conseil de l’Europe.
D’abord hostiles au traité de Rome, les conservateurs finissent
par poser la candidature du Royaume-Uni à la CEE, mais ils se
heurtent à l’opposition du général de Gaulle. Finalement, le
gouvernement conservateur d’Edward Heath obtient son adhésion à
la Communauté européenne en 1971 et l’intègre le 1er
janvier 1973.
En 1979 ont lieu les premières élections parlementaires européennes,
et en 1992 le traité de l’Union européenne qui établit la
citoyenneté européenne est ratifié malgré toutes les réticences
que l’on sait. Mais le Royaume-Uni est alors le seul État qui
n’ait pas ratifié la clause sociale.
Depuis les élections qui ont amené au pouvoir les travaillistes
(1er mai 1997) et Tony Blair au poste de Premier ministre, le
volet social a été ratifié.
Le
positionnement du Royaume-Uni aux cotés des Etats-Unis lors de la
crise irakienne a posé des problèmes à ses partenaires européens
qui se sont interrogés sur la volonté réelle des britanniques de
suivre leurs engagements dans l’Union européenne. Les récentes déclarations
de Tony Blair sur la future intégration de son pays à la zone euro
peuvent rassurer ses voisins par rapport à ses ambitions européennes.
En effet, celui-ci a assuré que lorsque les 5 critères économiques
indispensables au pays pour une adhésion réussie à la zone euro -
établis par le gouvernement début 2003 - seront respectés, le
Royaume-Uni intégrerait l’euro-groupe. Il a affirmé en janvier
2004 que cette entrée serait probablement effective en 2007.
2.
La Citoyenneté britannique par Andrew Duff (8)
« To
make us love our country,
our
country ought to be lovely. »
Edmund
Burke.
*
Qui sont les Britanniques ?
L’histoire de la citoyenneté britannique est l’histoire de l’évolution
de la domination des îles britanniques par les Anglais – et de la
lutte pour protéger l’indépendance du pays de la domination de
la France, des Pays-Bas, de l’Espagne et plus tard de
l’Allemagne. Ces deux aspects sont inévitablement et étroitement
mêlés, et ont encore une forte résonance dans le vigoureux débat
actuel sur la place du Royaume-Uni en Europe.
À l’origine, l’histoire des Britanniques est celle d’un mélange
ethnique entre Romains, Celtes, Jutes, Angles et Saxons, auxquels
s’ajoutent les Scandinaves et les Normands. L’État moderne
britannique s’est forgé au cours des quatre derniers siècles :
une période caractérisée à la fois par des conflits politiques
entre Anglais, Irlandais, Écossais et Gallois, et par des querelles
religieuses et philosophiques entre puritains et catholiques romains
qui se conclura par l’émergence finale de la « via media »,
celle de la réforme de l’Église anglicane. Un robuste esprit de
parti est la caractéristique permanente des Britanniques – que ce
soit dans les conflits militaires des Guerres des Roses (9) et la Réforme
jusqu’à la guerre civile, ou dans la vie civile et politique.
À travers ces conflits, l’histoire du Royaume-Uni et de son
peuple n’est pas quelque chose d’exceptionnel en Europe, bien
que le fait que la Grande-Bretagne soit une île signifie que
certaines caractéristiques spécifiques à son histoire
n’existent pas sur le continent. On a tendance à exagérer son
insularité à la fois dans ses bons et dans ses mauvais aspects.
Mais le fait que, depuis les Normands en 1066, seul un envahisseur
étranger, le prince Guillaume d’Orange en 1688 (et beau-frère éclairé
du monarque régnant), a remporté un succès alors que trois
autres, Philippe II, Napoléon et Adolf Hitler, ont échoué, tient
beaucoup à la géographie de la Grande-Bretagne.
La conquête de l’anglais vernaculaire (anglais courant) sur le
français et le latin était plus pragmatique qu’idéologique et
la nouvelle langue empruntait de façon aisée aux vocabulaires
allemand et français. Le Britannique était principalement défini
comme quelqu’un qui vivait sur l’île à ce moment-là et la
Grande-Bretagne n’a jamais souffert de tensions raciales ou
ethniques profondes. Le fait de posséder des frontières naturelles
a conduit à une certaine nonchalance dans l’approche britannique
de la construction de l’État. Il n’y a pas eu de dynastie
monarchique comme en France. En vérité, de nombreux monarques
anglais ont été d’importation étrangère.
*
Qu’est-ce que l’État britannique ?
L’État britannique présente deux aspects particuliers.
Premièrement, comme cela est bien connu, la Grande-Bretagne ne possède
pas de Constitution écrite (cf. Institutions). La souveraineté
repose sur le Parlement – ou plus précisément sur la « Couronne
au Parlement » – et est soutenue par le corpus de la Common
Law anglaise. L’évolution de la monarchie constitutionnelle
impliquait un Parlement toujours plus fort pour maintenir la liberté
et pour sanctionner le Gouvernement. En théorie, aucun Parlement ne
peut lier son successeur. En pratique, naturellement, il y a des éléments
législatifs qui sont implantés par une longue tradition vénérée,
notamment le Bill of Rights de 1689 qui avait emprunté une forme de
Constitution aux Provinces-Unies hollandaises.
L’accession du Royaume-Uni, après 1945, à l’Organisation du
traité de l’Atlantique Nord (OTAN) et à la Communauté européenne,
a empiété sur la souveraineté nationale avec des conséquences de
plus en plus évidentes.
Néanmoins, dans un pays où la souveraineté parlementaire est
considérée comme suprême, la tyrannie parlementaire peut en résulter.
De nombreuses difficultés actuelles proviennent de la trop large
compétence donnée au parlement de Westminster, de l’absence de
sauvegardes constitutionnelles, des procédures archaïques du
Parlement lui-même et du contrôle exercé par l’exécutif en
place sur la Chambre des communes.
La seconde particularité de la Constitution du Royaume-Uni et de
l’Irlande du Nord est qu’il ne s’agit pas d’un État
britannique centralisé, unitaire, comme beaucoup l’imaginent, même
pour la plupart des Anglais. Le Royaume-Uni comprend quatre
provinces unies habitées par des groupes ethniques régionaux variés :
Belfast, Cardiff et Édimbourg sont des capitales au même titre que
Londres. L’Écosse en particulier se distingue largement de
l’Angleterre avec ses régimes séparés en ce qui concerne la
loi, la religion, l’éducation et l’administration. En fait,
seuls les parlements d’Écosse et d’Angleterre furent unis par
l’Acte d’Union de 1707. Même la reine est bivalente : elle
est anglicane en Angleterre et presbytérienne sur le sol écossais.
Comme chacun sait, ni l’Écosse ni l’Irlande n’ont jamais été
entièrement à l’aise en tant que partie intégrante du
Royaume-Uni. Dans ces deux pays, il y a eu une série de dures
campagnes en vue d’un transfert de gouvernement ou d’indépendance,
souvent menées par des Anglo-Écossais et des protestants
Anglo-Irlandais qui étaient loin de ressembler au stéréotype des
paysanneries celte et galloise. Au XIXème siècle, la notion de
Home Rule (gouvernement propre à chaque province avec
essentiellement des propositions pour une fédération des îles
Britanniques) a émergé dès que les conflits pour la succession de
la maison de Hanovre et l’Émancipation catholique se sont éloignés.
Le Home Rule, en raison du choc de la Première Guerre mondiale, ne
fut pas mis en œuvre et l’Irlande fut victime de la rébellion
armée suivie d’une partition, puis d’une guerre civile dans les
années 1920. En Irlande du Nord, la suppression des droits civiques
de la minorité catholique (largement « nationaliste »)
par la majorité presbytérienne (les « loyalistes »)
conduisit à la longue crise constitutionnelle et aux actions
terroristes qui durent depuis le milieu des années 1960.
* Les changements
actuels
La transformation de la Constitution à l’initiative de Tony Blair
est aujourd’hui une question d’actualité en Écosse. En 1989,
une « Convention constitutionnelle » réunissant les
principaux partis d’opposition, les autorités locales, les Églises,
les universités, les syndicats et les ONG avait rédigé une
« Claim of Right » pour l’Écosse. Cette affirmation
de souveraineté populaire pour un gouvernement autonome conduit,
depuis le référendum du 12 septembre 1997, au rétablissement
d’un parlement écossais. Une telle perception de la souveraineté
écossaise appartenant au peuple est comparable aux conceptions fédéralistes
de l’Union européenne, où la souveraineté populaire est
rassemblée au sein du Parlement européen. L’intégration européenne
dispersera forcément le pouvoir de Londres à la fois en amont vers
Bruxelles et en aval vers les régions du Royaume-Uni. Il existe une
relation tangible entre une résurgence de la citoyenneté en Écosse
et l’émergence d’une citoyenneté de l’Union européenne.
La
situation constitutionnelle de l’Irlande du Nord est en transition
et son avenir reste incertain. Le parlement décentralisé de
Belfast fut remplacé par le gouvernement direct de Westminster en
1970, dans une tentative de remettre en place l’autorité de la
loi, la liberté civile et l’égalité des chances. Mais
l’Irlande du Nord reste une communauté divisée et peu adaptée
à la pratique quotidienne de la démocratie. Toute solution démocratique
au problème des relations entre la province et Dublin et Londres
est difficile à trouver… Tony Blair courageusement a tenté
d’amorcer un dialogue et un processus de paix.
En bref,
l’idée que le Royaume-Uni est un État-nation est plutôt
contrefaite. Sans conteste, face à un tel passé historique et
constitutionnel, la relation entre l’individu et l’État
britannique est un phénomène particulièrement intéressant.
* Nationalité et
citoyenneté britannique
La tradition juridique britannique place le Royaume-Uni dans une
position favorable pour développer les aspects innovateurs de la
citoyenneté de façon pragmatique. Malheureusement, la définition
de la nationalité britannique est complexe et à l’origine
d’une certaine confusion. L’ajout de la dimension de l’Union
européenne – elle-même tout sauf un modèle de clarté et de
simplicité – est un défi déconcertant.
Traditionnellement, dans la loi, la nationalité était définie de
façon négative. En d’autres termes, il s’agissait plus d’une
protection contre les obligations variées qui s’appliquaient aux
étrangers plutôt que des droits et devoirs positifs inhérents au
statut de la citoyenneté britannique.
L’attitude de « laisser faire » de la Grande-Bretagne
victorienne connut une fin brutale en 1905 avec l’adoption de l’« Aliens
Act », qui autorisait la déportation des immigrants sans
domicile ou malhonnêtes. Jusqu’en 1914, cependant, il n’y a pas
eu de réel statut de l’étranger ; mais le « British
Nationality and Status of Aliens Act » de cette même année
disait que, en addition au jus
soli et au jus sanguinis,
on pouvait devenir anglais par un processus de naturalisation. Ce
processus a été particulièrement important pour les sujets de la
Couronne qui perdirent leur nationalité britannique avec la chute
de l’Empire.
En 1947, le Commonwealth acceptait que, alors que les États devenus
récemment indépendants pouvaient créer leurs propres règles de
citoyenneté, une catégorie spéciale serait créée pour les
citoyens des autres pays du Commonwealth. Au Royaume-Uni, le
« British Nationality Act » de 1981 reconnaissait
l’existence formelle de trois classes de citoyens : le
citoyen britannique avec le droit de résidence, le citoyen du
Commonwealth avec certains droits de résidence, et le citoyen
britannique d’outre-mer, qui n’a aucun droit.
La « Representation of the People Act » de 1983 donne
expressément le droit de vote aux élections locales et
parlementaires à tous les citoyens du Commonwealth et de la république
d’Irlande.
En ce qui concerne l’immigration, le « Commonwealth Citizens
Act » de 1962 introduisait les premières restrictions à
l’entrée au Royaume-Uni. Elles ont été par la suite renforcées
par le célèbre « Commonwealth Immigrants Act » de
1968, l’« Immigration Act » de 1971 et par un ensemble
de mesures anti-immigration prises sous le gouvernement conservateur
depuis 1979, incluant le « Asylum and Immigration Appeals Act »
de 1993.
Dans l’ensemble, ces restrictions d’après-guerre sur le droit
de résidence au Royaume-Uni ont terni la réputation britannique de
« havre de paix » pour les réfugiés politiques et de
société tolérante sur le plan racial. Il est maintenant en effet
très difficile de devenir immigrant légal au Royaume-Uni. Et sauf
pour les citoyens du Commonwealth (et les Irlandais), les aspects clés
de la citoyenneté, tels que les droits de vote, ne sont pas encore
liés à l’acquisition de la nationalité britannique. C’est
encore pire pour les autres Européens : un Français vivant,
ayant travaillé et payant des impôts depuis 1940 ne peut toujours
pas voter pour la Chambre des communes.
Depuis la Seconde Guerre mondiale, le parlement du Royaume-Uni a
finalement reconnu, eu égard à la façon dont un État doit
traiter son peuple, l’existence de valeurs universelles en ce qui
concerne les droits fondamentaux et les libertés civiles. La
Convention des Nations unies et la Convention européenne des Droits
de l’Homme traitent du fondement des relations légales entre
l’individu et l’État, plutôt que de leur forme, et sont
particulièrement orientées en faveur des défavorisés.
Le Royaume-Uni a curieusement insisté pour que les Droits de
l’homme figurent dans les nouvelles Constitutions adoptées par
ses ex-colonies après leur accès à l’indépendance, mais aucun
gouvernement n’a jamais trouvé utile d’incorporer la Convention
européenne des droits de l’homme dans le « British Domestic
Law ». Cela a eu pour conséquence un certain nombre d’échecs
gênants pour des ministres britanniques à la Cour de justice de
Strasbourg.
*
Qu’est-ce qui détermine la citoyenneté britannique ?
Les concepts de citoyenneté en Grande-Bretagne se sont développés
et ont évolué au sein de l’héritage européen. Marshall (10)
envisageait la citoyenneté sous trois aspects : un aspect
civil (largement développé à la fin du XVIIIème siècle), un
aspect politique (développé au XIXème siècle), et un aspect
social (développé au XXème siècle). La citoyenneté est « un
statut conféré à tous ceux qui sont membres à part entière
d’une communauté. Tous ceux qui possèdent ce statut sont égaux
devant les droits et les devoirs inhérents à ce statut. Il n’y a
pas de principe universel qui détermine ce que ces droits et
devoirs doivent être, mais les sociétés dans lesquelles la
citoyenneté est une institution en évolution créent une image idéale
de citoyenneté idéale vers laquelle il faut tendre ».
En Grande-Bretagne, l’amour de la patrie est tempéré par le
pragmatisme. Au XVIème siècle, un certain nombre de prêtres ont
été brûlés et en 1649 le roi Charles Ier fut décapité. Mais au
début du XVIIIème siècle, cette « race insulaire » était
prête à prendre le libéralisme constitutionnel au sérieux. Une
magistrature laïque, menée par les « Justices of the Peace »
(juges de paix), étayait la règle de la loi dans le pays ; et
les Britanniques pouvaient se consacrer au développement de leur
commerce extérieur. La prospérité a suivi la libération
culturelle et intellectuelle des Lumières. Les concepts de
citoyenneté en Grande-Bretagne se sont développés à l’intérieur
de l’héritage universel européen.
La contribution britannique au Siècle des Lumières et à l’épanouissement
des arts et des sciences en Europe fut loin d’être négligeable ;
et le commerce, l’industrie et les finances britanniques furent prédominants
au XIXème siècle. L’Empire britannique fut un épisode
extraordinaire dans l’histoire, et son héritage est encore
difficile à évaluer. En dépit de la turbulence de l’Empire, il
est frappant que les dominions aient hérité de régimes libéraux,
démocratiques et pour la plupart fédéraux, avec des économies
ouvertes. À cet égard, le succès de l’Empire britannique fut
plus significatif que celui des autres États européens durant la période
coloniale. Le Commonwealth, qui persiste avec la reine à sa tête,
est un phénomène unique au monde.
À l’intérieur, le commerce impérial, initialement en partie
fait de commerce d’esclaves, était à l’origine de
l’importante prospérité des grandes villes de la révolution
industrielle (Belfast, Glasgow, Liverpool, Manchester, Leeds,
Newcastle, Birmingham, Bristol) et de l’épanouissement d’une
fierté civique et d’un esprit d’entreprise. Le gouvernement
municipal fut, jusqu’à la dépression de 1930, un facteur prééminent
de l’administration politique britannique, à la fois digne et
efficace.
Mais la disparition de l’Empire et la diminution des marchés
britanniques ont laissé le Royaume-Uni désorienté et sans
dynamique de compétition. La Seconde Guerre mondiale appauvrit et
épuisa la Grande-Bretagne, et la célébration de son statut de
vainqueur fut suivie par une période de relative stérilité
intellectuelle, de complaisance politique et de désastre économique.
Un sentiment d’insécurité s’est développé qui sous-tend le débat
actuel sur la place de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne,
sur les bouleversements économiques, les réformes sociales et
constitutionnelles. La Grande-Bretagne est devenue un pays de parti
pris, divisé et même violent : le système carcéral est en
crise, l’éducation et les services publics sont menacés, le
dialogue social est primitif, les autorités locales sont faibles,
la famille royale est tombée en discrédit, le gouvernement est
soupçonné de corruption, et le Parlement n’est plus respecté.
En 1990, dans un rapport sur la citoyenneté, le speaker de la
Chambre des communes concluait : « Le manque d’égards
envers la citoyenneté, l’oubli des droits et des devoirs des
individus et des obligations inhérentes aux institutions, ainsi que
la qualité de participation peuvent porter préjudice à un certain
nombre de valeurs de notre société. Nous proposons deux
observations majeures. Premièrement, que la société soit en général
mieux organisée à travers la participation et l’éducation
mutuelle, à la fois en termes d’efficacité et en termes de résultats
potentiels. La participation des citoyens dans leur société est en
même temps un baromètre et un facteur de réussite : la démocratie
et la participation ne sont pas et ne devraient pas être réductibles
au domaine étroit du jeu politique, mais concernent les véritables
choses de la vie. Deuxièmement, que la citoyenneté ne concerne pas
seulement les droits formels, mais aussi la participation à la vie
quotidienne de notre société ; et non seulement concerne nos
propres droits mais aussi ceux des autres. C’est cette conception
de la citoyenneté, à la fois théorique et pratique, que nous
souhaitons encourager. »
Comment
les Britanniques adapteront-ils leur citoyenneté au XXIème siècle ?
Au centre gauche de la politique britannique, les idées
communautaires de « stake-holding » (tenir les enjeux)
sont très en vogue. La citoyenneté est moins à la mode. La
politesse semble vraiment démodée dans un pays où les hooligans
du football sévissent et la « rage au volant » est
devenue courante. Les médias envahissent la vie privée et n’épargnent
pas la dignité de l’individu, la drogue et la violence dans la
rue mettent en danger les lieux publics ; la politique est
empoisonnée par le nationalisme et la xénophobie. Peut-être
devrions-nous ne pas nous étonner que tout en professant un
penchant pour des activités communautaires et sociales, le
Britannique moyen choisisse à présent de regarder la télévision
au moins quatre heures par jour.
*
Mais comment les Britanniques se voient-ils ?
Shakespeare a appris aux Britanniques à se sentir légèrement
fiers et en même temps un peu honteux d’eux-mêmes.
Habituellement, les Britanniques participent volontiers aux nombreux
clubs ou associations – dans les domaines : social, culturel,
environnemental, commercial, professionnel et politique – et se
considèrent comme bons joueurs d’équipes. Il se peut qu’ils ne
constituent pas un peuple très chaleureux, mais ils sont « plutôt
bons », selon la phrase de Roche, comme « une communauté
de compagnons étrangers les uns aux autres ».
D’après la phrase célèbre de Margaret Thatcher, « l’idée
de la société en tant que telle n’existe pas ». John Major
s’est efforcé de créer les « Chartes des citoyens »
et des services d’assistance téléphonique, pour que le
consommateur citoyen puisse se plaindre aux autorités de la dégradation
des services publics de son pays. La nature de cette citoyenneté
orientée vers le consommateur est en rapide évolution, d’autant
que la taille et la nature des services publics sont en régression :
la dépense publique du Royaume-Uni représente environ 40 % du
PNB comparée aux 70 % de la Suède. Le citoyen britannique
aurait tendance à insister sur la mise en place d’un niveau
minimum de droits sociaux, tels que : un service national de
santé et des devoirs civiques de base comme l’obéissance aux règles
établies.
Au Royaume-Uni, comme aux USA, le renforcement de la compétition,
de la sous-traitance et des partenariats entre le secteur public et
le secteur privé dans le domaine du développement des
infrastructures semble répondre au souhait d’un citoyen adepte de
l’esprit d’entreprise et transforme le gouvernement en
partenaire financier du service public. De la même façon, c’est
l’épargne personnelle du citoyen qui assure de plus en plus sa
protection sociale.
* Le défi d’une
identité européenne
Dans un certain sens, cependant, le citoyen britannique est
parfaitement adapté à accepter le défi d’une identité européenne.
Tolérants et pragmatiques, les Britanniques ont une large expérience
internationale et des bases solides de démocratie parlementaire. En
plus, le Royaume-Uni est dans une phase de son histoire où
d’importants changements politiques et constitutionnels ont lieu.
Si les Grecs (tout comme Thomas Jefferson) ont donné à l’Europe
la notion de l’individu comme base de la « polis »,
les Français sont célèbres pour leur conception de la nation, et
les Allemands pour leur conception de l’État, peut-être que la
contribution des Britanniques à l’Europe a été celle de savoir
vivre dans une société pacifique. L’Union européenne a besoin
maintenant d’un processus comparable de socialisation. La
citoyenneté européenne sera un discours creux et vide si elle
n’arrive pas à bâtir une « confiance fédérale »
entre les différentes nationalités de l’Union.
* * * * *
Institutions du
Royaume-Uni de Grande-Bretagne
et d’Irlande du
Nord (11)
Les
points importants
La Grande Charte de 1215, Magna Carta
(Jean
sans Terre, aux prises avec les révoltes des barons, est obligé
d’accepter et de signer cette Charte).
Cette
Charte doit être « observée de bonne foi par nos héritiers
à perpétuité », de même que les « libertés
inscrites ci-dessous ».
Plusieurs
articles sont consacrés à l’héritage des orphelins et des
veuves, au respect des coutumes, d’autres à la personne qui
« ne sera forcée à faire plus de service qu’elle n’en
doit », à la justice des amendes en fonction du délit, au
respect de la propriété d’autrui, à l’unité de mesure, à la
justice « aucun homme libre ne sera arrêté ni emprisonné,
ou dépossédé de ses biens et déclaré hors la loi, ou exilé…
sans un jugement loyal de ses pairs conformément à la loi du pays ».
Liberté
pour les marchands et pour toute personne de rentrer et de sortir du
royaume et d’y revenir librement, en toute sûreté.
Le Bill of Rights du 7 juin 1628
Ce
projet de loi a été soumis au Parlement sous le règne de Charles
Ier pour obtenir l’arrêt de toutes sortes d’excès pratiqués
alors en ce qui concerne les taxes, les emprunts effectués par le
roi sous la contrainte, car par « lesdits statuts ou autres
bonnes lois de ce royaume, vos sujets ne sauraient être contraints
à participer à aucune taxe, taille, aide, ou autre charge
analogue, sans le consentement de la nation exprimé par le
Parlement : injustices, emprisonnements, violences, non respect
des biens et des personnes, etc., que nul ne soit contraint de faire
aucun don gratuit, prêt d’argent, etc. hors le consentement
commun donné par Act du Parlement… que nul ne soit appelé en
justice… ni arrêté, inquiété ou molesté à l’occasion de
ces taxes… et empêcher qu’à l’avenir le peuple soit opprimé
de la sorte… molesté ou mis à mort contrairement aux lois et
franchises du pays… ».
L’Habeas Corpus
Act de 1679
« Que
tu aies ton corps pour le produire devant le tribunal » ;
« C’est le nom d’un des textes les plus célèbres dans
l’histoire de la liberté, adopté par le parlement anglais en
1679. En vertu de cette loi, toute personne emprisonnée a le droit
d’être présentée à un juge pour qu’il statue sur la validité
de l’arrestation. » (Termes juridiques, Dalloz).
…
l’officier devra dans les trois jours après la remise du « writ »
(l’acte judiciaire de condamnation) remettre ou faire remettre le
prisonnier ou détenu en personne au Lord-Chancelier ou au Lord
gardien du sceau d’Angleterre et devra alors également faire
connaître exactement les causes véritables de la détention ou
emprisonnement.
Le Bill of Rights du
13 février 1689
Ce
projet de loi a été présenté au Parlement en la présence de
Guillaume et de Marie d’Orange « dont il a plu à Dieu de
faire le glorieux instrument qui devait délivrer ce royaume du
papisme et du pouvoir arbitraire »… « aux fins d’aviser
à ce que la religion, les lois et les libertés ne puissent plus
dorénavant être en danger d’être renversées… ».
« que
le prétendu pouvoir de l’autorité royale de suspendre les lois
ou l’exécution des lois sans le consentement du Parlement est illégal ».
Droit
des sujets de présenter des pétitions au roi… les élections du
Parlement doivent être libres… Liberté de parole, de débats et
de procédures… Il est demandé « un règlement pour l’établissement
de la religion, des lois et des libertés de ce royaume, afin qu’à
l’avenir ni les unes ni les autres ne puissent être de nouveau en
danger d’être détruites… » « que tous et chacun
des droits et libertés rapportés et réclamés dans ladite déclaration
sont les vrais, antiques et incontestables droits et libertés du
peuple de ce royaume, et seront considérés, reconnus, consacrés,
crus, regardés comme tels… ».
Le Parliament Act de
1911
Acte
fixant les pouvoirs de la Chambre des lords par rapport à ceux de
la Chambre des communes et réduisant la durée des législatures.
Cet
Act a pour objectif de « réduire dès maintenant par le présent
Act les pouvoirs actuels de la Chambre des lords » avant de la
remplacer par une « Seconde Chambre issue de la volonté
populaire », mais « telle substitution ne peut être réalisée
immédiatement ».
Les
pouvoirs de la Chambre des lords sont redéfinis en ce qui concerne
les projets financiers (Money bill) et les autres (public bill).
Les
droits et privilèges actuels de la Chambre des communes sont
sauvegardés et la durée de la législature sera portée à cinq
ans au lieu de sept.
Le Parliament Act de
1949
Act
modifiant le Parliament Act de 1911 et ayant trait à la
modification des sessions parlementaires et celui de 1958 à la
« pairie à vie ».
* * * * *
(1)
Contribution
de Françoise Parisot.
(2)
Bretagne
est l’ancien nom de l’Angleterre.
(3)
Guerre
des Deux-Roses : guerre qui oppose les partisans de la maison
de Lancastre dont l’emblême est la rose rouge et ceux de la
maison d’York qui portent une rose blanche. Les « maisons »
ont acquis un très grand pouvoir par leurs richesses. Cette guerre
décapite la féodalité et rend possible l’avènement d’Henri
VII. C’est le début de l’Angleterre moderne.
(4)
Whig :
parti britannique qui soutient les droits du Parlement et des
protestants contre l’autorité monarchique et les privilèges de
l’anglicanisme.
Tory : parti conservateur anglais.
(5)
Abolition
de la loi de 1799 sur les unions ouvrières, émancipation
catholique en 1829, abolition de l’esclavage et limitation du
travail des femmes en 1833, loi sur les pauvres en 1834.
(6)
En
1918, la « Representation of People Act » donne le droit
de vote aux femmes de plus de 30 ans et à tous les hommes majeurs.
En 1928, « l’Equal Franchise Act » donne le droit de
vote aux hommes et aux femmes de plus de 21 ans. En 1969, le droit
de vote est abaissé à 18 ans.
(7)
Chambre
des communes, Assemblée des représentants élus au suffrage
universel en Grande-Bretagne. À l’origine seule existait la
Chambre des lords. À partir du XVIIème siècle, elle est
progressivement reléguée au second plan et perd de son pouvoir.
(8)
Contribution
d’Andrew Duff, Député Européen.
(9)
Causée
par la lutte pour le pouvoir entre la maison d’York (dont l’emblème
était la rose blanche) et la maison de Lancastre (avec pour emblème
la rose rouge), la guerre des Deux Roses divisa l’Angleterre de
1455 à 1485. C’est Henri VII, descendant des Lancastre, qui prit
le pouvoir en 1485 et mit fin à cette lutte en épousant Elisabeth
d’York.
(10)
L’ouvrage
majeur de T. H. Marshall, Citizenship and Social Class, fut
publié en 1950.
(11)
Le
Royaume-Uni n’a pas de Constitution écrite. Les textes étudiés
sont relatifs à l’organisation des pouvoirs publics et à la
garantie des libertés individuelles ou parlementaires.
* * * * *
CITÉ :
CATHAIR
HOMME
LIBRE : SAORANACH
CITOYEN :
CATHRAIGHTHEOIR, BURGEIR
Un peu d’histoire…
(1)
* Les origines
Au IVème siècle avant notre ère, une population celtique, les Gaëls,
s’implante sur le sol irlandais. De nombreux petits royaumes se
fondent. Ils échappent à la conquête romaine et se rassemblent en
communautés au début du Ier siècle après J.-C. Par la suite, ils
s’organisent en cinq unités politiques dont l’Ulster et le
Connacht. À partir du IIème siècle, les rois de Connacht
affirment leur prééminence. Au Vème siècle, les Scots
d’Irlande pillent la Grande-Bretagne et établissent des colonies
sur ses côtes occidentales. L’île est à cette époque
christianisée par saint Patrick.
Aux VIème et VIIème siècles, l’Irlande connaît un développement
culturel et spirituel. Les monastères se multiplient jusque sur le
continent européen : Saint-Gall et Saint-Gallen en Suisse,
Saint-Columba en Gaule, Saint-Killian en Allemagne. Mais du VIIème
au XIème siècle, le pays est envahi par les Vikings qui le
divisent en deux royaumes. Cet affaiblissement facilite
l’incursion d’aventuriers normands venus d’Angleterre.
Malgré la résistance locale, Henri II d’Angleterre impose sa
suzeraineté par le traité de Windsor en 1175. Les terres sont
confisquées et redistribuées à des colons anglais et écossais.
* Domination anglaise
L’Irlande devient ainsi une colonie anglaise. La féodalité récemment
implantée prend les habitudes locales et la Couronne d’Angleterre
a des difficultés à se faire respecter. C’est pourquoi, au XVIème
siècle, les Tudors introduisent dans l’île des colons purement
anglais.
* La réforme
religieuse d’Henri VIII
Cette réforme va accentuer les haines réciproques. Farouchement
catholiques, les Irlandais s’allient aux Espagnols et aux ennemis
de l’Angleterre. Beaucoup s’enfuient. Révoltes et massacres se
succèdent. Londres inflige de terribles lois pénales qui irritent
les colons anglais eux-mêmes. Il se produit une libéralisation du
régime à partir de 1783. L’influence de l’indépendance des
treize colonies d’Amérique puis de la Révolution française déclenche
une insurrection en 1798 (sans succès).
W. Pitt (2) propose l’intégration à l’Angleterre. L’Acte
d’union, signé en 1800, permet aux Irlandais de disposer de députés
au Parlement de Londres, mais il conduit à la dissolution du
Parlement irlandais. Cette politique favorise la prospérité. Mais
la famine dite de la « pomme de terre » en 1846-1848
plonge à nouveau le pays dans la misère. Les méthodes
industrielles et agricoles restent archaïques.
L’émigration est importante et la population chute de 8 millions
à 6, puis à 4 au début du XXème siècle. Cette situation
favorise la naissance de mouvements révolutionnaires, tels les
Fenians en 1858 et le Sinn Fein (3) en 1902, avec des revendications
à l’autonomie, voire à l’indépendance. La minorité
protestante parvient à repousser l’adoption du Home Rule
(autonomie) jusqu’en 1914.
* La république
d’Irlande
Les élections de 1918 sont un triomphe pour le Sinn Fein qui met en
place un Parlement (Dail) et une armée (IRA). Après deux ans de guérilla,
l’État libre d’Irlande est reconnu en 1921, mais amputé de six
comtés, parmi les neuf que compte l’Ulster, où les protestants
sont majoritaires. Il demeure membre du Commonwealth. Cependant,
nombre d’Irlandais souhaitent la réunion avec l’Ulster. Le
parti qui défend cette position, le Fianna Fail, gagne les élections
en 1932. Une Constitution d’esprit républicain est promulguée en
1937 et l’Irlande prend le nom d’Eire, ou Ireland en anglais.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’Irlande reste neutre. En
1948, elle rompt avec le Commonwealth. Depuis 1958, les
gouvernements successifs cherchent à renforcer
l’industrialisation du pays et libéralisent l’économie
irlandaise. L’adhésion à l’Union européenne apparaît alors
comme un moyen tout à fait intéressant pour multiplier les échanges
économiques irlandais sans pour autant rompre totalement avec le
voisin britannique. Après un processus long (qui suivra les refus
gaullistes à l’adhésion de la Grande-Bretagne à l’Union),
l’Irlande fait partie de la première vague d’élargissement de
la CEE en 1973. Elle y poursuit son essor économique ce qui lui
vaudra le surnom de Tigre celtique.
Mais l’attitude intransigeante des gouvernements anglais
successifs n’apaise pas la situation tendue au sujet de
l’Irlande du Nord. En 1985, un accord est finalement signé avec
Margaret Thatcher, Premier ministre britannique, reconnaissant au
gouvernement de la république d’Irlande un droit de regard sur
l’administration de l’Irlande du Nord.
Mary Robinson est la première femme à avoir été élue président
de la République dans l’Union européenne. Aujourd’hui, c’est
Mary McAleese qui occupe ces fonctions.
* Irlande du Nord
Depuis 1921, les six comtés formant l’Ulster sont maintenus au
sein du Royaume-Uni. Ils bénéficient alors d’un statut
d’autonomie interne. La minorité catholique (un pour deux
protestants), moins bien représentée au Parlement, est davantage
atteinte par les difficultés économiques et le chômage.
La situation politique n’est pas encore réglée et la violence
est récurrente. Pour des raisons stratégiques, la Grande-Bretagne
veut garder un droit de regard sur l’Irlande du Nord. Sous la
pression internationale, Londres prend en charge l’ordre public et
promet l’égalité des droits. Mais cette décision intensifie
l’agitation. En 1972, Londres prend en main l’administration de
la province. Mais le référendum de 1973 est boycotté par l’IRA.
Malgré l’action du « Mouvement des femmes pour la paix »
(regroupant catholiques et protestantes) dont les fondatrices reçoivent
le prix Nobel de la Paix en 1976, l’IRA et, dans une moindre
mesure, les loyalistes, poursuivent leurs attentats. En mai 1985, le
Sinn Fein fait son entrée dans les institutions locales. À
l’initiative de Tony Blair, des tractations, qui s’avèrent
difficiles et à rebondissements, sont en cours pour trouver une
solution pacifique.
2. La citoyenneté en Irlande par
Claire Loftus (4)
* Étymologie
La citoyenneté irlandaise – et l’évolution de ses perceptions
populaires – est un concept du XXème siècle. Bien que la langue
de tous les jours soit maintenant l’anglais, la langue d’origine
de l’Irlande est bien entendu l’irlandais (gaélique). Elle est
inscrite dans la Constitution de 1937 comme la première langue
officielle, l’anglais étant la deuxième. Dans cette
Constitution, la traduction irlandaise moderne du mot citoyen
« saoranach » illustre l’évolution des perceptions de
la citoyenneté.
Ceci signifie littéralement « homme libre » et a été
traduit comme tel dans les dictionnaires du XIXème siècle. En
revanche, « citoyen » fut traduit par « cathraightheoir »,
ce qui veut dire un habitant de la cité. Une autre traduction,
probablement moins utilisée, fut « burgeir » ou burgher
(d’origine germanique, signifiant également citadin). Cette dernière
est davantage en relation avec l’idée que se faisaient les Grecs
et les Romains de la notion de citoyen. Dans ce contexte, il était
perçu comme quelqu’un qui a des privilèges et un droit
d’expression dans les affaires de la cité. Cette conception a
perduré jusqu’à la parution du dictionnaire de 1922, un an après
l’indépendance.
Néanmoins, en 1935, juste avant l’adoption de la Constitution
actuelle, une nouvelle traduction apparaissait. Cette traduction
moderne de saoranach, « homme libre », est évocatrice
du statut du peuple irlandais. À cette époque, l’Irlande est indépendante
de la Grande-Bretagne, bien qu’ayant toujours le statut de
« dominion » en tant que membre du Commonwealth. Après
avoir été pendant des siècles des sujets de la Couronne
britannique, c’était un nouveau départ. Cette signification est
plus en harmonie avec l’idée de citoyenneté découlant de la Révolution
française. Il est également important de garder en tête que le
nationalisme est sous-jacent aux perceptions irlandaises de la
citoyenneté.
La Constitution de 1937 est très significative. En considérant le
mot « citoyenneté », il est opportun d’examiner les
significations variées du mot « liberté » (« saoradh »)
en irlandais : exemption, délivrance, émancipation,
acquittement, rédemption. Tous ces mots évoquent le concept
d’autodétermination et d’indépendance des idées promues par
la Constitution. Cette traduction persiste aujourd’hui. La
traduction moderne du mot citoyen doit peu aux origines grecque et
romaine. Le concept implique plutôt un État qu’une ville. Néanmoins,
les significations implicites des mots ont probablement été
incorporées dans la compréhension irlandaise, tels le droit de
participation dans l’organisation de la société, l’autodétermination,
les devoirs et les obligations découlant de la citoyenneté, les
droits fondamentaux garantis à tous les citoyens dans la
Constitution.
* Histoire,
institutions et valeurs de l’Irlande
L’histoire
L’Irlande (l’île entière) fut une colonie anglaise de 1175
(traité de Windsor) à 1921. Cependant, l’Irlande n’a pas réellement
été colonisée avant le XVIIème siècle car elle était difficile
d’accès. Dans cette île excentrée, les langues européennes y
ont été moins pratiquées que dans le reste de l’Europe. Le phénomène
a été naturellement atténué par l’adhésion à la Communauté
européenne.
Alors qu’en 1800 la majorité de la population parlait irlandais,
à la fin du XIXème siècle ce n’était plus le cas. Cette régression
a continué jusqu’à l’indépendance. Ceci est important si
l’on considère la perception européenne continentale de la
nation. Herder (5) et d’autres affirment qu’il n’y a pas de
nation sans langue maternelle. C’est pourquoi, de nos jours,
l’irlandais est devenu obligatoire à l’école. Les
gouvernements n’ont pas trouvé de moyens pour contraindre les
adultes à l’utiliser dans leurs relations quotidiennes.
L’Irlande était une société rurale et préindustrielle
jusqu’en 1960. La majorité des gens exploitait de très petites
fermes qui ne leur permettaient pas de faire vivre leur famille.
Ainsi la population, à partir de la grande famine des années 1840,
diminua sans cesse. L’émigration à grande échelle devint un phénomène
culturel pour résoudre les problèmes de chômage, les
gouvernements successifs exerçant peu leurs pouvoirs dans les
domaines sociaux et économiques.
Contrairement à la Grande-Bretagne, l’Irlande était et est
toujours à prédominance catholique (90-95 %) avec,
aujourd’hui encore, une large proportion de pratiquants. Aux XVIIème
et XVIIIème siècles, les catholiques étaient gouvernés par les
lois pénales qui les excluaient de toute vie publique, de
l’administration et du droit de vote. En dépit de « l’émancipation
catholique » de 1829, qui en vérité n’affectait que
quelques rares et riches catholiques, la vaste majorité n’a
participé au processus de démocratisation qu’après l’indépendance.
Héritages
Alors que l’héritage de la Grande-Bretagne est évident dans tous
les aspects de la vie irlandaise, aussi bien institutionnelle et
culturelle que politique, d’autres pays ont également exercé une
influence. Cela apparaît nettement dans le cadre de la lutte pour
l’indépendance. À plusieurs reprises, les puissances européennes
ont offert aux insurgés irlandais une assistance militaire. Ainsi,
les Espagnols ont envoyé pendant les XVIème et XVIIème siècles
des troupes en Irlande, lors de la dernière guerre des tribus gaéliques
contre les Britanniques.
À la fin des années 1790, les idées de la Révolution française
ont pénétré en Irlande et conduit, en 1798, à une rébellion
assistée par les Français, qui ne fut pas couronnée de succès.
Il y eut également, pendant la Première Guerre mondiale, des
relations entre les Allemands et les rebelles irlandais aboutissant
à l’insurrection de 1916.
Institutions
Les institutions actuelles de l’État (c’est-à-dire le
Parlement, le Gouvernement, l’administration, la fonction publique
et le système judiciaire) se sont inspirées des institutions
britanniques. En fait, la « révolution » résultant de
l’indépendance irlandaise était plus marquée par la continuité
que par le changement. L’engagement de l’Irlande envers la démocratie
avait des implications sur sa perception de la citoyenneté. Néanmoins,
l’idée d’une constitution écrite, concrétisée en 1922, était
étrangère au modèle britannique. L’Irlande n’avait plus de
Parlement propre depuis 1800. Le premier Parlement révolutionnaire
avait été établi en 1919.
La force dominante qui a influencé l’évolution des idées qui
sous-tendent les institutions de l’Irlande a été sa relation
avec la Grande-Bretagne. La domination de celle-ci a été considérablement
atténuée par l’adhésion des deux pays à la Communauté européenne,
donnant de plus larges perspectives à leurs relations. Pourtant, la
question de l’Irlande du Nord maintient cette relation particulière
au premier plan.
Le nationalisme a été le fil conducteur le plus fort de ces
relations à travers les siècles. D’intensité variable, c’est
vers la fin du XIXème siècle qu’il fut fermement reconnu comme
une philosophie embrassant non seulement la politique mais aussi la
culture. En effet, le nationalisme culturel était très populaire,
d’abord au travers des organisations souhaitant revitaliser la
langue irlandaise (la Ligue gaélique), puis des associations de
sports traditionnels (l’Association athlétique gaélique) et de
littérature anglo-irlandaise. Toutes ces initiatives cherchaient à
faire éclore un sentiment d’identité chez le peuple irlandais.
La loyauté aux traditions irlandaises a été promue au rang de
vertu, après des années d’anglicisation progressive.
Après l’insurrection de 1916, une large acceptation du
nationalisme politique témoignait du désir de créer une république
indépendante irlandaise avec toutes ses conséquences : le
droit à l’autodétermination, à la poursuite de la destinée
propre de la nation aux plans culturel et politique sans ingérence
extérieure. Pourtant, la république d’Irlande qui s’ensuivit
ne répondit pas à la définition stricte d’une nation. Selon la
définition du dictionnaire Oxford, il s’agissait en effet
« d’une race ou d’un peuple distinct » (bien que
divisé) « caractérisé par une descendance et une histoire
communes », mais pas encore « lié par l’usage
quotidien d’une langue commune ». On pourrait dire que la
nation irlandaise n’est pas « organisée comme un État
politique distinct et n’occupe pas un territoire défini ».
On doit aussi noter que l’Irlande, jusqu’aux années 1960, n’a
pas manifesté de tradition de recherche, notamment universitaire,
dans le domaine des idées et de la pensée. Ainsi, dans les années
1950, on a vu des journaux intellectuels disparaître, le besoin
n’étant pas exprimé. Il y a eu en fait une longue période de
stagnation après l’indépendance, exacerbée par le conservatisme
traditionnel du peuple. Le mouvement d’indépendance lui-même
s’est fondé davantage sur des objectifs concrets que sur des idéaux.
Il semblait n’y avoir aucun besoin d’analyse de ce qui devait être
fait par la suite. Jusqu’aux années 1980, par exemple, il n’a
existé aucun comité pour la recherche économique et sociale.
Ceci est dû, outre la situation géographique déjà mentionnée,
à l’influence de l’Église catholique traditionaliste. Coupée
du continent européen, les dirigeants de l’Irlande indépendante
considéraient son statut d’île comme une vertu. C’est pourquoi
ils étaient peu intéressés par les affaires étrangères ou par
leur analyse. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, ce fut pire
encore du fait de la neutralité de l’Irlande, une politique
poursuivie après guerre. À cette époque, cette politique était
considérée comme une autopréservation mais elle a mené à
l’exclusion de l’Irlande des Nations unies jusqu’en 1955.
L’éloignement, conjugué à l’influence puissante de l’Église
déjà mentionnée, a conduit les Irlandais à accepter
l’enseignement et l’autorité de l’Église sur les questions
sociales. Ceci a continué après l’indépendance, quand l’Église
a soutenu un régime autoritaire qui se préparait à mettre à exécution
ses politiques par la voie législative. Pendant les années 1920,
à titre d’exemple, l’enseignement de l’Église a incité à
une censure sévère des films et de la littérature, celle-ci étant
autorisée par des lois qui n’ont été abolies que dans les années
1960. Cette situation a abouti à la condamnation, et finalement à
l’exil, de quelques-uns des écrivains irlandais parmi les plus célèbres,
tels Samuel Beckett et James Joyce. La position de l’Église a
d’ailleurs été incorporée à la Constitution de 1937.
L’événement le plus critique pour l’évolution des
institutions, dans leur forme actuelle, fut la guerre d’Indépendance.
Il est cependant nécessaire de rappeler que l’accord obtenu avec
les Britanniques en 1921 divise le pays. Bien que les attitudes
aient mûri, les hommes politiques et le peuple se trouvent toujours
confrontés à cette question qui se situe au cœur de la vie
politique depuis les années 1920.
Le contenu de ce traité est significatif du point de vue de la
citoyenneté. L’Irlande a gagné le statut de « dominion »
et ses citoyens ont obtenu des privilèges spéciaux pour voyager ou
travailler en Grande-Bretagne. Pour la première fois depuis cent
vingt ans, les Irlandais avaient à nouveau leur propre Parlement.
Le Serment d’allégeance envers le roi d’Angleterre que les
membres du « Dail » (le Parlement irlandais) étaient
obligés de prononcer se référait à « la citoyenneté
commune de l’Irlande et de la Grande-Bretagne ». Ils étaient
néanmoins toujours des sujets.
Ceci fut une raison majeure de querelle pendant les années 1930 et
1940. En 1933, le Serment est unilatéralement aboli après avoir été
symboliquement ignoré par le parti Fianna Fail depuis 1927. La
Constitution de 1937 avait également l’intention d’être un
geste symbolique, une rupture avec l’influence britannique et une
consolidation des aspirations républicaines de l’État. La forte
tonalité catholique était également destinée à refléter
davantage l’éthique des Irlandais que celle des Britanniques.
Ces aspirations furent réalisées au moins en ce qui concerne les
vingt-six comtés en 1949, lorsque l’Acte de la République
d’Irlande fut voté, rebaptisant l’État irlandais et rompant
les derniers liens avec la Grande-Bretagne.
Valeurs
Certaines des valeurs dont nous allons parler sont intrinsèquement
liées aux idées mentionnées plus haut. Les États qui ont gagné
leur indépendance après une période de colonisation ont une
conscience plus développée de leur propre nationalisme. Ceci est
vrai pour l’Irlande, spécialement parce que le problème posé
par les six comtés de l’Irlande du Nord n’a pas été résolu.
L’influence d’un catholicisme pesant sur le système de valeurs
a déjà été évoqué. La Constitution confère à l’Église un
statut particulier qui a des implications importantes sur la société.
Notamment en ce qui concerne le divorce (qui est devenu accessible
aux couples irlandais depuis 1995) et l’avortement. Ce dernier
n’est toujours pas autorisé, les référendums successifs ont
toujours été négatifs.
Les valeurs émergeant de la société traditionnelle sont ici
significatives : à l’époque coloniale, la loyauté envers
sa propre communauté primait sur celle envers l’État. Ainsi, la
loyauté envers sa famille et ses amis dominait. Elle s’est
transformée en une loyauté envers des partis politiques et des
institutions davantage qu’envers des idées. Ceci a conduit à une
approche très personnalisée des affaires politiques et civiques.
On pourrait penser que la Constitution devrait être un document
vivant, se transformant avec le temps et faisant apparaître l’évolution
de la société. Mais il a fallu un certain temps pour qu’elle
joue ce rôle : aucun amendement n’a été proposé
jusqu’aux années 1970.
Comportements
Un ancien Premier ministre et président de l’Irlande disait :
«…
L’essentiel dans tout État n’est pas le cadre gouvernemental,
mais la qualité de citoyenneté sur laquelle il est bâti. »
Le peuple irlandais souhaite participer à la vie politique. Des
recherches ont montré qu’il est fortement politisé et tout à
fait conscient des enjeux. Le fait d’être une ancienne colonie a
probablement influé dans ce sens, de même que la survivance du
problème de l’Irlande du Nord. La prise de conscience du
patriotisme engendre la loyauté envers l’État. Cependant, des
chercheurs ont conclu, de façon assez pessimiste, que la culture
civique est minime. Il n’y a pas de publications de recherche
empirique concernant les attitudes irlandaises envers la citoyenneté.
À ce sujet, V. Buckley (« Memory Ireland »
Harmondsworth, 1985) disait : « Si l’on cherche en
profondeur, il n’y a pratiquement aucun sens civique ; ce
concept est beaucoup trop large pour l’expérience de vie des gens ;
peu de sens de la nation et aucun de ce qu’on pourrait appeler la
« polis ». » Les raisons découlent de l’expérience
irlandaise. La loyauté envers l’État semble se bâtir sur l’idéal
nationaliste et républicain (6). « La fidélité envers la
nation et la loyauté envers l’État sont les devoirs politiques
fondamentaux de tous les citoyens », proclame la Constitution
irlandaise.
De ce fait la citoyenneté, dans ce contexte, comprend autant
d’obligations que de droits. Les indicateurs usuels des
obligations sont le paiement des impôts, le service militaire et,
bien entendu, l’obéissance aux lois. En Irlande, toutefois, il
n’y a pas de service militaire. Dans les faits, la tradition de la
neutralité a mené à un engagement restreint dans l’armée.
Il existe un grand respect des droits des tiers et la Constitution
comprend en effet certains droits fondamentaux comme le droit à la
liberté, l’égalité, la vie privée, la liberté d’expression
et la liberté de se réunir et de former des associations. La
Constitution garantit en outre une protection de la famille, de la
propriété privée, de la religion et de l’éducation.
Il semblerait qu’à l’heure actuelle les réponses des citoyens
irlandais soient plus individualistes que civiques, mais ceci semble
évoluer. Les très fortes racines locales, ajoutées au
nationalisme, font que le sentiment d’appartenance des citoyens
irlandais s’exprime d’abord à l’égard de sa localité,
ensuite de sa région et enfin de la nation. Grâce à l’Europe
ses horizons sont appelés à s’ouvrir plus largement.
*
* * * *
Constitution de la république d’Irlande
du 1er juillet 1937
(mise à jour au 1er mars
1994)
Des points
importants
Depuis 1994, plusieurs amendements ont été votés, notamment en ce
qui concerne le divorce qui a été autorisé.
Le
préambule se réfère à la Très Sainte-Trinité, avec le souhait
d’assurer le bien commun, dans un esprit de prudence, de justice
et de charité, avec le souci de réaliser un ordre social véritable
et de restaurer l’unité du pays.
La nation irlandaise
proclame son droit inaliénable et souverain de choisir la forme de
gouvernement qui lui convient. Le nom de l’État est Eire ou
Ireland. Tous les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire du
gouvernement proviennent, sous l’autorité divine, du peuple.
Le
Président est élu au
suffrage universel direct, secret, à la proportionnelle, pour sept
ans et rééligible une fois. Son âge d’éligibilité est de 35
ans. Le candidat doit être proposé soit par au moins vingt
personnes membres en exercice d’une Chambre, soit par les conseils
d’au moins quatre comtés administratifs. Si seulement un seul
candidat est proposé, il n’est pas nécessaire de procéder à un
scrutin pour son élection. Le Président peut être mis en
accusation sous l’inculpation de mauvaise conduite spécifiée,
portée par une des Chambres du Parlement, l’Oireachtas, soutenue
par au moins les deux tiers de ses membres. Mais il n’est pas
responsable dans l’exercice de ses fonctions.
Sur
proposition de la Chambre des représentants, le Président nomme le
chef du Gouvernement ou Premier ministre, Taoseach, et sur sa
proposition le Président nomme les autres membres du gouvernement,
avec l’accord de la Chambre des représentants, Dail Eireann.
Le Parlement national se
compose du Président et de deux Chambres : la Chambre des représentants
et le Sénat, Seanad Eireann. Le pouvoir de faire les lois est conféré
au Parlement.
Tous
les citoyens, sans distinction de sexe, âgés de 21 ans (sauf
condamnation), sont éligibles, à bulletin secret, à la Chambre
des représentants. Celle-ci est composée de membres représentant
les circonscriptions électorales. La Chambre ne pourra siéger plus
de sept ans.
Les membres du Sénat (Seaned
Eireann) sont au nombre de 60, 11 sont nommés et 49 élus : 3
seront élus par l’Université nationale d’Irlande, 3 par
l’université de Dublin, 43 suivant des listes de candidats selon
des conditions très précises, à la proportionnelle et au scrutin
secret par correspondance.
Les
projets de lois émanant de la Chambre des représentants (hors
projets d’ordre financier) sont transmis au Sénat pour
amendement. Adoptés par l’une des Chambres et votés par
l’autre, ils sont considérés comme votés par les deux. Les
projets de loi d’ordre financier ne peuvent être proposés que
par la Chambre des représentants. Dans certains cas de pétition,
de proposition de loi d’importance nationale, le projet est soumis
à la volonté du peuple, au référendum.
Le gouvernement est
composé d’au moins 7 membres et d’au plus 15, qui sont nommés
par le Président d’Irlande.
L’Irlande
affirme sa fidélité à l’idéal de paix et de coopération
amicale des nations.
L’État
peut ratifier le traité de l’Union européenne et peut devenir
membre de cette Union (Traité de Maastricht adopté par référendum
le 18 juin 1992)…
Nationalité :
Toute personne née sur l’île d’Irlande est citoyen irlandais.
Les droits fondamentaux :
tous les citoyens sont égaux devant la loi… l’État promet de
respecter les droits individuels du citoyen. L’État reconnaît le
droit à la vie de l’enfant « à naître » tout en
tenant compte du droit égal à la vie de la mère.
Droit
de voyage… liberté individuelle… mesures en cas de détention
illégale… la demeure du citoyen est inviolable, sauf conformément
à la loi… droit d’expression et d’opinion, sans préjudice
pour l’ordre et la moralité publique… les organes de
l’opinion publique ne doivent pas miner l’ordre public, ni la
morale, ni l’autorité de l’État… droit de réunion
paisiblement et sans arme… droit d’association et de
constitution de syndicat sans discrimination mais avec règles et
contrôles dans l’intérêt public.
L’État
reconnaît la famille comme le groupement primaire, naturel et
fondamental de la société… l’État garantit la protection de
la famille… reconnaît que par la vie dans son foyer la femme
donne à l’État un soutien sans lequel le bien commun ne peut être
obtenu… l’État tentera d’empêcher que les nécessités économiques
ne forcent les mères de famille à travailler en négligeant les
devoirs de leur foyer.
Droit
naturel à la propriété privée… mais qui doit être régi dans
une société civilisée par les principes de la justice sociale…
concilier leur exercice avec les exigences du bien commun… des
exigences importantes en ce qui concerne l’éthique en économie
et la politique sociale.
Toute
disposition de la présente Constitution peut être modifiée.
*
* * * *
Pour
aller plus loin, il serait intéressant :
•
de préciser les dissensions qui opposent actuellement les
Irlandais, en remarquant que leurs causes s’échelonnent au cours
du temps ;
•
de donner les raisons pour lesquelles l’Irlande est très
favorable à la construction de l’Europe et en même temps
expliquer pourquoi le sentiment national est si fort.
*
* * * *
(1)
Contribution
de Françoise Parisot.
(2)
William
Pitt, dit « le second Pitt », Premier ministre
britannique de 1783 à 1801.
(3)
Sinn
Fein : mouvement nationaliste et républicain irlandais. Le
Sinn Fein disparaît en 1926 et renaît en 1968 à la faveur des
troubles en Irlande du Nord et devient la branche politique de l’IRA.
(4)
Contribution
de Claire Loftus, avocate, Dublin.
(5)
J.
G. Herder, philosophe allemand, disciple de Kant (1744-1803).
(6)
La
Constitution comprend même certaines aspirations ambiguës et
sources de litiges quant aux exigences territoriales de l’Irlande.
*
* * * *
Sites
internet à consulter :
Sur
l’Irlande en général :
http://www.europole.u-nancy.fr/cce/kiosque/irlande.htm
http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9publique_d%27Irlande
http://www.arte-tv.com/hebdo/dessouscartes/19981212/ftext
Sur la citoyenneté irlandaise, textes législatifs : http://www.geocities.com/nationalite/
Sur les lois contre la discrimination en Irlande : http://www.col.fr/cera/pays/irlande.htm
*
* * * * *
L’ALLEMAGNE
CITÉ :
BURG
VILLE :
STADT
CITOYEN :
BURGER
Un peu d’histoire… (1)
* Les origines
À l’origine, sous la pression d’envahisseurs slaves et
asiatiques venus de l’Est, les Barbares germaniques s’installent
de part et d’autre du Rhin (2). Au deuxième siècle avant J.-C.,
le pays est en partie conquis par les Romains.
En 476 après J.-C., le Germain Odoacre a renversé le dernier
empereur d’Occident. Christianisés, les Germains sont par la
suite intégrés dans l’Empire de Charlemagne. Mais à la mort de
ce dernier, l’Empire est partagé entre ses fils. En 843, le traité
de Verdun, après le Serment de Strasbourg, puis en 870, celui de
Meersen, consacrent la souveraineté de Louis le Germanique,
petit-fils de Charlemagne, sur la Francia Orientalis. Afin de se
protéger des invasions normandes et hongroises, le régime féodal
se développe dans les duchés de Bavière, Souabe, Saxe et
Franconie, la population se mettant ainsi sous la protection d’un
seigneur.
* Le Saint Empire
romain germanique
Otton Ier (roi de 936 à 978) fonde le Saint Empire romain
germanique en 962. Mais il ne peut empêcher l’émiettement de
l’Allemagne. Pour s’opposer à l’influence grandissante de la
papauté, les empereurs germaniques interviennent en Italie. Les
« gibelins », partisans de l’empereur Frédéric Ier
Barberousse (1152-1190), luttent contre les « guelfes »
partisans du pape Alexandre III. Alors que règne une certaine
anarchie, les villes de la Hanse signent en 1241 des accords
politiques et commerciaux (Lübeck, Brême et Hambourg) qui s’étendront
à 64 villes et dureront jusqu’au XVIIème siècle.
Les Habsbourg s’installent sur le trône impérial en 1273. En
1355, l’Allemagne est affranchie de la tutelle pontificale par la
« Bulle d’or ». En 1440, les Habsbourg ont le monopole
du titre impérial et essaient d’unifier l’Allemagne. Mais
Charles Quint, empereur germanique, est en même temps roi
d’Espagne de 1516 à 1556. Trop étendu, l’Empire est affaibli.
Cette situation est aggravée par la Réforme protestante qui rompt
l’unité chrétienne.
* La Réforme
protestante
La
paix d’Augsbourg en 1555 a consacré le triomphe du protestantisme
en Allemagne du Nord. Mais les guerres de Religion successives
(trente ans, de 1618 à 1648), avec leurs atrocités, dévastent le
pays qui perd 35 % de sa population.
Le
traité de Westphalie en 1648 (3) ruine tout espoir d’unification
d’une Allemagne qui est morcelée en 350 États. Finalement, la
paix d’Augsbourg est ratifiée : « cujus regio, ejus
religio » (4).
Aux XVIIème et XVIIIème siècles, une civilisation allemande se
forge grâce à des universités très actives, et l’idée d’une
patrie allemande commune se développe. L’abandon progressif du
latin et la traduction par Luther de la Bible en « langue
vulgaire » contribuent à créer une langue allemande unique.
En même temps, la civilisation française influence fortement les
courants culturels.
* Armées de Napoléon
et montée de la Prusse
L’ambition
des Hohenzollern (5) rois de Prusse, s’oppose à celle des
Habsbourg. Frédéric II, despote éclairé, fait de la Prusse
l’un des États les plus puissants d’Europe.
La Révolution française inquiète les Habsbourg. Vaincus par
Bonaparte (1797-1800), ils doivent renoncer à la Couronne impériale
d’Allemagne qui disparaît en même temps que le Saint Empire
romain germanique en 1803-1806. Le nationalisme prussien est renforcé
par les humiliations infligées par Napoléon à Iéna, Tilsit, etc.,
en 1807.
Les discours à la nation allemande de Fichte exaltent le sentiment
national (1807-1808). Au congrès de Vienne (1814-1815), les
signataires se plient aux exigences de la Prusse. Celle-ci est la
plus puissante au sein de la Confédération germanique, mais elle
se heurte à l’Autriche.
* Vers l’unité, rôle
de Bismarck
L’unité allemande peut se réaliser soit autour de l’Autriche,
soit autour de la Prusse. Cette dernière possède un atout
important : l’Union douanière, le Zollverein, créé en 1834
et auquel adhèrent les États du Sud : Bavière, Hesse,
Darmstadt et Wurtemberg et duquel l’Autriche est exclue.
En 1862, Bismarck devient chancelier de Prusse, Moltke dirige
l’armée, c’est un tournant pour l’Allemagne. La Prusse écarte
définitivement les Autrichiens vaincus à Sadowa (1866). La confédération
de l’Allemagne du Nord (1866-1870) regroupe les pays des États
situés au nord du Main.
En 1870-1871, la victoire sur la France permet d’achever l’unité
(8 janvier 1871). Le 18 janvier 1871, Guillaume Ier est proclamé
« empereur allemand ». L’opposition de la Bavière empêche
qu’il reçoive le titre d’« empereur d’Allemagne ».
L’unité politique du Nord et du Sud est réalisée, Bismarck est
le premier chancelier d’une Allemagne de 25 États dominés par la
Prusse.
Le traité de Francfort donne au nouveau Reich l’Alsace et une
partie de la Lorraine. Bismarck a peur de la « revanche »
et veut maintenir la France dans l’isolement, mais il voudrait
aussi reconstruire. L’Allemagne se consacre désormais à devenir
une puissance économique industrialisée, avec la naissance du
catholicisme social et du socialisme. Le parti catholique est
puissant (quoique combattu par le chancelier Bismarck), il contribue
à instaurer une législation sociale très avancée.
En 1914, l’Allemagne compte 67 millions d’habitants (contre 41
millions en 1871). Forte de sa puissance industrielle croissante et
soucieuse de participer à l’impérialisme européen, la nouvelle
politique étrangère, la Weltpolitik, représente un danger pour
les autres puissances.
* La Première Guerre
mondiale et la République
De
crise en crise, la Première Guerre mondiale finit par éclater en
août 1914. L’Allemagne est vaincue, et le 9 novembre 1918
Guillaume II abdique. La République allemande est proclamée.
Le nouveau Reich est composé de 17 États (Länder) qui gardent
leurs propres assemblées et gouvernements et sont représentés au
conseil du Reich, au Reichsrat, au prorata de leur population, ce
qui maintient le rôle prépondérant de la Prusse. La République
de Weimar, au milieu de difficultés de toutes sortes, est emportée
au bout de quatorze ans (1919-1933).
*
Nazisme
et Deuxième Guerre mondiale
La montée du communisme, facilitée par l’inflation galopante, la
crise de 1929, le chômage (6 millions de chômeurs en 1932) et la
misère ont comme corollaire la montée du nationalisme. Celui-ci
est exacerbé par les dures conditions économiques du traité de
Versailles et par l’occupation française de la Ruhr en 1923-1925,
occupation provoquée par le non-paiement des réparations exigées
par les vainqueurs.
Les efforts de G. Stresemann, ministre des Affaires étrangères de
1923 à 1929, pour se rapprocher de la France et des Alliés
(accords de Locarno, 1925), n’entraînent pas l’adhésion des
Allemands. L’arrivée du maréchal Hindenburg en 1925 est le signe
de la résurgence d’un nationalisme allemand exacerbé (il ne faut
pourtant pas oublier les opposants allemands au nazisme, issus du
mouvement ouvrier, des chrétiens – catholiques et protestants –
des officiers de carrière, des étudiants).
Ce nationalisme sera utilisé par Hitler, membre du parti des
travailleurs allemands de Drexler. Devenu chancelier le 30 janvier
1933, puis chef de l’État muni des pleins pouvoirs (Reichsführer),
il établit le IIIème Reich totalitaire. Il balaie le traité de
Versailles, annexe l’Autriche en 1938, la Tchécoslovaquie en
1939. Il développe une idéologie raciste, xénophobe et antisémite
jusqu’au génocide (Nuremberg 1935, nuit de Cristal 1938, solution
finale 1942) (6).
Ayant attaqué la Pologne, il provoque la Deuxième Guerre mondiale.
De 1939 à 1943, les nazis sont les maîtres de la plus grande
partie de l’Europe. L’échec de Stalingrad, l’effort massif
des Américains et des Alliés amènent l’effondrement du IIIème
Reich en mai 1945.
L’Allemagne ravagée, désorganisée, a cessé d’exister en tant
qu’État. Elle compte 5 millions de morts et le territoire est
occupé par l’URSS, les USA, la Grande-Bretagne et la France qui
prennent en charge sa direction. Elle est ramenée à ses frontières
du 31 décembre 1937, moins la Poméranie, la Prusse orientale et la
Silésie. Le pays reste quatre ans sans gouvernement, l’autorité
de l’État étant remise, à la suite des accords de Yalta (février
1945) et de Potsdam (août 1945), au Conseil de contrôle où siègent
les Alliés. Le pays, comme Berlin, est partagé en quatre zones. Le
procès de Nuremberg juge les criminels de guerre nazis.
* Partage et
reconstruction
Les différentes zones d’Allemagne suivent des politiques très
différentes. Petit à petit, le « rideau de fer » s’élève
entre l’Est et l’Ouest avec à l’Est un parti socialiste unifié,
non démocratique et intégré à l’Europe de l’Est, et à l’Ouest
une social-démocratie qui fait partie de l’Europe de l’Ouest.
La RFA – République fédérale d’Allemagne – naît en 1949
(avec pour premier chancelier Konrad Adenauer, maire de Cologne),
ainsi que la RDA – la République démocratique allemande, zone
soviétique.
Le plan Marshall, refusé par l’URSS pour la RDA, apporte une aide
déterminante à l’Allemagne de l’Ouest pour sa reconstruction
(1,4 milliard de dollars entre 1948 et 1952).
La Loi fondamentale, promulguée le 8 mai 1949, lie les futurs
gouvernements à la démocratie : « toute mesure visant
à porter atteinte à l’ordre fondamental libre et démocratique,
toute tentative de supplanter par une dictature de droite ou de
gauche sont, depuis, considérées comme devant être interdites et
faire l’objet de poursuites pénales ».
Le chancelier fédéral Konrad Adenauer a marqué très profondément,
jusqu’en 1963, la politique intérieure et extérieure de
l’Allemagne, en établissant un partenariat avec l’Ouest. Une
politique de « réparation douce » avait été mise en
place pour éviter l’esprit de revanche. De plus la RFA a accordé
une importance particulière aux réparations en faveur du peuple
juif.
* De la Communauté
européenne à l’Union européenne
Après avoir signé le traité instituant la CECA en 1951, la RFA
adhère à l’OTAN le 5 mai 1955 (la France ayant refusé la
Communauté européenne de Défense). En 1957, elle est signataire
du traité de Rome. Parallèlement, les Européens tels Jean Monnet,
Robert Schuman, Alcide de Gasperi, Paul Henri Spaak ont œuvré avec
le chancelier Adenauer pour mettre en place la construction européenne.
À la suite de la construction du « mur » de Berlin, le
13 août 1961, alors que les deux superpuissances avaient marqué
leurs territoires, le chancelier Adenauer se rapproche de la France
et signe le traité de l’Élysée avec de Gaulle en janvier 1963.
En complément de la première réconciliation de 1951 (CECA inspirée
par Jean MOnnet), ce traité confirme la réconciliation entre la
nation allemande et la nation française, posant ainsi les
fondements d’une paix durable sur le continent européen.
Entre 1969 et 1982, avec la nouvelle politique de la RFA inspirée
par le SPD (Ostpolitik de Willy Brandt), il s’opère une détente
dans les rapports avec l’Europe de l’Est. Cependant, les
chanceliers Kiesinger, Brandt et Schmidt ont continué la politique
de soutien à l’édification de l’Europe communautaire.
Le mur de Berlin « s’effondre » le 9 novembre 1989 et
le traité de réunification de l’Allemagne est signé le 31 août
1990 par le chancelier Helmut Kohl (7), après le traité appelé
« 2 + 4 » (8). Les Länder est-allemands sont alors
intégrés à la RFA. Les frontières extérieures de l’Allemagne
sont considérées comme définitives. Ces traités mettent fin aux
droits des quatre puissances victorieuses sur l’Allemagne. Depuis
le 3 octobre 1990, la Loi fondamentale est en vigueur pour
l’ensemble du peuple allemand.
Après Helmut Kohl, le chancelier Gerhard Schroeder œuvre pour
consolider la construction de l’Europe. Le rôle moteur de
l’Allemagne dans la construction européenne se trouve lié à
celui de la France. Le couple franco-allemand est connu pour donner
l’impulsion aux grandes avancées de la construction européenne.
En janvier 2003, l’Allemagne et la France font une déclaration
commune à l’occasion du 40ème anniversaire du Traité
de l’Elysée pour commémorer et raviver ce rapprochement.
Aujourd’hui, ils cherchent ensemble, et avec d’autres, le moyen
de créer un Traité établissant une Constitution pour l’Europe.
2. Citoyenneté et « Staatsbürgerschaft »
par Andreas Maurer (9)
* Le citoyen, « Bürger »
Connotation du terme
Inspiré
par la pensée de Saint Thomas d’Aquin, lequel a établi la
doctrine sur le pouvoir juste fondé sur la liberté individuelle,
le traité de Tübingen (1514) reconnaît pour la première fois un
droit de regard et de codécision aux corps constitués féodaux.
Alors que les termes de « citoyenneté » ou « citizenship »
sont reliés à plusieurs dimensions (État, communauté sociale, région,
ville), la « Staats-Bürgerschaft », la citoyenneté
allemande n’est reliée qu’à une seule dimension, celle de l’État
(central ou fédéral), le citoyen ayant la nationalité allemande.
La raison en est probablement que le droit allemand ne fait pas de
distinction claire entre la citoyenneté allemande et la nationalité
allemande.
Pour être citoyen, c’est-à-dire jouir des droits conférés à
tous les citoyens, dont celui de participer à l’exercice de la
souveraineté nationale, il faut être de nationalité allemande.
La qualité d’Allemand, d’après la conception de la Loi
fondamentale, est aussi une condition pour bénéficier du droit de
vote par lequel le peuple peut exercer sa souveraineté.
Comment s’explique
cette définition de la citoyenneté ?
L’évolution du concept de citoyenneté a été influencée par la
situation géographique de l’Allemagne : elle n’avait pas
de barrière naturelle à l’Est. Ceci a entraîné des migrations
à l’Est, l’établissement de fiefs en Europe à l’Est et au
Sud-Est, l’inclusion ou l’exclusion de minorités polonaises
dans le « Reich » et aussi de minorités allemandes dans
les États de l’Europe de l’Est ; d’où la légitimation
du principe du « droit du sang », jus sanguinis, et la
façon dont se sont développées les institutions politiques. Après
la chute du premier Reich allemand (10), les monarchies se sont
affaiblies entraînant une méfiance vis-à-vis des assemblées et
des parlements (méfiance à l’égard des idées institutionnelles
des Révolutions américaine et française). La citoyenneté est
alors encadrée par les idées de nation ethnique homogène, puis
par celle de nation culturelle.
L’évolution de la
citoyenneté culturelle et politique
« La
fonction de la citoyenneté est de donner aux individus une
expression politique et juridique de leur identité. Cette fonction
est instrumentalisée par les États pour définir la
non-appartenance ou l’appartenance au groupe. Les critères
d’appartenance sont arbitraires et peuvent donc s’adapter aux nécessités
du moment. La fonction d’identifier celui qui appartient ou non au
groupe remonte à la source historique de la signification de l’État-nation. ».
En France, au XVIème siècle, on tente de justifier la poussée
française à l’Est (qui se fait dans l’espace lotharingien) par
l’idée des frontières naturelles (Atlantique, Pyrénées, Rhin) ;
une autre expression est celle du « pré carré ».
C’est avec la Révolution française que la théorie des frontières
naturelles est formalisée clairement : en 1792, Danton déclare
devant l’Assemblée qu’il ne faut pas craindre la guerre, car il
s’agit d’aller jusqu’aux frontières naturelles. Le traité de
Lunéville (1801) reconnaît le Rhin comme frontière entre la
France, en tant que nation établie, et le Reich allemand, en tant
que fédération d’États.
La réaction allemande à cette théorie est celle du « Raum »
(Espace) et du droit d’un peuple à disposer de lui-même.
Si la citoyenneté « évoque le lien rationnel qui exprime
l’appartenance à la cité politique », en revanche la
nationalité caractérise « le lien affectif et culturel ».
Cette distinction ne peut être utilisée en Allemagne pour des
raisons historiques.
Concernant l’évolution du concept de citoyenneté en Allemagne,
on constate que sa compréhension est liée à une conception de la
« cité politique » qui diffère largement de l’idée
française de l’État-nation.
Lepsius distingue trois aspects liés au concept de nation : la
nation ethnique (Volksnation), la nation culturelle (Kulturnation)
et la nation des citoyens (Staatsbürgernation).
Selon Lepsius, la nation ethnique n’a pas de lien avec la
Constitution. Dans l’histoire allemande, l’idée de nation
ethnique était un élément important pour légitimer une nation hétérogène
(peuples allemands, polonais) et dispersée (minorités
d’appartenance allemande en Europe de l’Est et du Sud-Est).
L’éclatement politique du Reich allemand à la fin du XVIIIème
siècle a favorisé l’idée de nation culturelle en tant que
substitut à l’idée d’État-nation. La conception d’une
nation culturelle (promue par Herder selon lequel l’originalité
d’un peuple se définit d’abord par la langue) correspondait à
la situation des minorités allemandes en Europe de l’Est et du
Sud-Est et à l’impuissance du pouvoir central devant les Länder.
L’idée d’une nation culturelle était très importante :
–
pour l’affirmation d’une citoyenneté allemande en dehors
des frontières de l’Allemagne ;
–
pour
affirmer l’unité nationale du peuple allemand en RFA et en RDA.
Le Tribunal fédéral constitutionnel dans sa décision sur la
conformité du traité sur l’Union européenne avec la Loi
fondamentale allemande a rappelé cette conception de liaison entre
nation culturelle, citoyenneté-nationalité et la citoyenneté
européenne.
Il a fallu attendre la Révolution française pour que les termes
« citoyen » – Bürger et « citoyenneté »
– Staatsbürgerschaft prennent un sens politique en Allemagne. La
Révolution française a repris des éléments essentiels du terme
traditionnel de citoyen, codifié par la « Déclaration des
droits » de 1689 en Angleterre : d’une part, le concept
du citoyen en tant que titulaire de libertés et, d’autre part,
celui du citoyen disposant d’un droit d’intervention politique
dans la collectivité.
Les constitutions allemandes du XIXème siècle ont assumé deux éléments
nouveaux résultant de la Révolution française : le citoyen
en tant que titulaire des droits fondamentaux et des libertés
publiques ; le citoyen en tant que membre actif de la société
ayant un droit de regard.
* La construction de la citoyenneté en Allemagne
À titre d’exemples nous pouvons examiner quelques-unes des
constitutions allemandes.
L’Acte fédéral (Deutsche Bundesakte) de 1815. L’article 16 de
l’Acte fédéral institue une citoyenneté égale pour tous les
membres-sujets de la fédération.
La Constitution du Reich allemand de 1848, votée par l’Assemblée
nationale, affirmait pour la première fois les « droits
fondamentaux du peuple allemand » (et non plus des « sujets »).
La citoyenneté-nationalité du Reich résultait de plusieurs droits
fondamentaux nouveaux, tels l’interdiction de la peine de mort, la
liberté d’émigration, l’égalité générale, la dignité de
la personne humaine, l’inviolabilité du domicile, la liberté de
la science et de l’enseignement, le libre choix de sa profession,
le secret de la correspondance et de la poste ; ainsi que des
droits civiques (réservés aux seuls Allemands), tels la liberté
d’expression et libre diffusion des opinions par la parole, l’écrit
et l’image, la liberté de la presse, la liberté de croyance et
de conscience, la primauté du mariage civil sur le religieux, la
liberté de fonder des établissements d’enseignement, la liberté
de réunion, le droit de former des associations, le droit de pétition.
Même si la Constitution de 1848 (également connue sous le nom de
« Paulskirchenverfassung ») fut déclarée caduque par
le règlement fédéral du 23 août 1851, elle a eu une
influence substantielle sur les constitutions des États fédérés,
sur la Constitution de la Prusse de 1850, celle de la République de
Weimar de 1919 et finalement sur la Loi fondamentale de 1949.
La Constitution de la République de Weimar de 1918-1919 réaffirmait
les droits fondamentaux classiques, dont les droits de liberté
publique, les principes de l’égalité de traitement et le droit
de propriété. À côté de cela, la République de Weimar
introduisait plusieurs nouvelles dispositions : l’égalité
devant la loi des hommes et des femmes, la non-discrimination des
minorités linguistiques, la protection de la famille par l’ordre
public, la protection de la jeunesse, le droit de vote pour tous à
bulletin secret.
En plus, la Constitution de Weimar contenait un chapitre spécial
sur la « vie économique » avec des dispositions étendues
concernant la législation sociale.
Mais on connaît la triste utilisation faite à maintes reprises par
le Reich de l’article 48-2 de la Constitution de Weimar : le
règlement du président du Reich sur la protection du peuple et de
l’État du 28 février 1933, l’« Ermächtigungsgesetz »
du 24 mars 1933, les lois de Nüremberg du 15 septembre 1933 établissant
la base de la législation antisémite ; la loi sur la
transformation des partis politiques du 14 juillet 1933 instaurant
un parti unique, le NSDAP, et la loi sur la refondation du Reich du
30 janvier 1934 sur le transfert des compétences des Länder au
Reich.
* La citoyenneté dans
l’Allemagne de l’après-guerre
Après la fin du « troisième Reich », la Loi
fondamentale de la République fédérale d’Allemagne
reconstituait les droits fondamentaux et civiques. Mais, par
opposition à la République de Weimar, les pères fondateurs de la
Loi fondamentale ont inséré un chapitre sur les droits
fondamentaux, lequel constitue un élément primordial de l’ordre
constitutionnel allemand. Les droits fondamentaux sont inaliénables,
indissolubles et irrévocables. L’article 19-2 de la Loi
fondamentale établit une garantie pour le contenu des droits
fondamentaux.
La substance des droits fondamentaux qui s’attachent à la
citoyenneté en Allemagne peut être vue à la fois comme une
rupture avec l’expérience d’une constitution qui ne
garantissait pas suffisamment ces droits fondamentaux face à
l’influence de l’État et de ses représentants institutionnalisés ;
c’est aussi leur amplification par rapport aux Constitutions de
1849 et de Weimar.
* Le contenu de la
citoyenneté dans la Loi fondamentale
La volonté d’éviter la répétition des erreurs qui ont contribué
à l’effondrement de la République démocratique de Weimar et ont
favorisé l’apparition de la dictature nazie transparaît dans
maints passages de la Loi fondamentale.
En
matière de citoyenneté, on distingue six catégories de droits
fondamentaux :
–
les
droits de liberté publique font partie des droits fondamentaux
classiques. Ils servent à se protéger des abus du pouvoir de l’État ;
–
les droits d’égalité de traitement font partie des droits
fondamentaux de défense individuelle. Ils garantissent une égalité
juridique de traitement aux citoyens ;
–
les
droits procéduraux garantissent la protection juridique, légale et
procédurale ;
–
les garanties institutionnelles ne permettent pas de
revendications individuelles. En revanche, elles garantissent
l’existence des institutions publiques et de l’ensemble des règles
juridiques de droit privé à condition que ces dernières aient une
importance générale pour l’ordre public ;
–
les
droits politiques en vue de la participation des citoyens à l’élaboration
et à l’expression de la volonté publique. Ce sont des droits
fondamentaux visant à garantir ou à promouvoir la participation
des citoyens.
La
Loi fondamentale ne prévoit pas de droits sociaux spécifiques. Néanmoins,
les articles 20-1 et 28-1 de la Loi fondamentale contiennent
l’objectif poursuivi par l’État, un État démocratique libéral
à tendance sociale, lequel oblige les institutions à pourvoir à
une organisation sociale juste et équitable.
Concernant les titulaires de la citoyenneté dans le droit positif
allemand, on distingue les Droits de l’homme applicables aux résidents
allemands et aux étrangers, et les seuls droits civiques
applicables aux seuls Allemands. Cela dit, les résidents non
allemands sont exclus du droit de vote au Parlement, des plébiscites
et de l’éligibilité au Parlement.
La nationalité allemande est définie par l’article 116 de la Loi
fondamentale : «… est Allemand au sens de la présente Loi
fondamentale, quiconque possède la nationalité allemande ou a été
admis sur le territoire du Reich allemand tel qu’il existait au 31
décembre 1937, en qualité de réfugié ou d’expulsé
d’appartenance ethnique allemande, ou de conjoint ou descendant de
ces derniers… ». Ce principe du droit du sang a été complété
par celui du droit du sol par le nouveau code de la nationalité
allemand entré en vigueur en janvier 2000. D’après ce dernier,
les enfants nés en Allemagne de parents étrangers peuvent obtenir
la nationalité allemande de par leur naissance. Ils jouissent donc
des mêmes droits que les enfants allemands. De plus, les étrangers
résidant depuis plus de 8 ans en Allemagne, connaissant la langue
allemande et respectant la constitution allemande peuvent prétendre
à la nationalité allemande.
Puis la loi fédérale sur les réfugiés et fugitifs du 29 mai
1953 a défini les critères d’appartenance ethnique allemande :
« Est Allemand d’appartenance ethnique allemande, quiconque
a professé le caractère national (Volkstum) allemand dans sa
patrie (Heimat), si cette confession est confirmée par des critères
spécifiques comme, par exemple, l’appartenance ethnique, la
langue, l’éducation ou la culture. ».
Enfin, c’est le tribunal constitutionnel fédéral allemand qui a
posé la citoyenneté liée à la nationalité allemande dans le
contexte de la citoyenneté européenne. Jugeant sur la loi électorale,
pour les élections communales en Schleswig-Holstein, le Tribunal
rappelait dans sa décision du 30 octobre 1990 que les étrangers
n’ont pas le droit de vote, parce qu’ils n’appartiennent pas
au « Volk » (11). Mais, en même temps, les juges ont
rappelé la possibilité de réformer les lois électorales
communales conformément aux dispositions du traité de Maastricht.
* Comportements des citoyens
En mars 1996, l’Institut für Demoskopie d’Allensbach a publié
une étude sur l’attitude des Allemands vis-à vis-des droits
fondamentaux de liberté publique. A notre connaissance il
n’existe pas de statistiques plus récentes, mais vous pouvez
consulter les sites internet référencés en fin de chapitre.
•
Attitude envers la liberté :
Est
important pour les Allemands
de l’Ouest
de l’Est
–
Liberté d’expression
82 %
64 %
–
Liberté dans la façon de vivre
73 %
68 %
–
Liberté de profession
70 %
62 %
–
Liberté devant la surveillance
67 %
50 %
–
Exonération des risques financiers
en cas de maladie
67 %
75 %
–
Liberté de circulation-voyage
61 %
43 %
–
Libre choix de résidence
61 %
43 %
–
Libre choix entre les partis politiques
55 %
31 %
–
Liberté de croyance
41 %
16 %
–
Libre choix de l’information écrite (presse)
31 %
15 %
–
Assurance des risques privés
27 %
23 %
–
Liberté de réunion, de rassemblement
et
de manifestation sur la voie publique
25 %
13 %
Source : Institut für
Demoskopie, Allensbach,
Frankfurter
Allgemeine Zeitung, 13 mars 1996.
•
Le sondage de ce même Institut a aussi exploré
l’attitude
des Allemands envers la liberté et l’égalité
La
liberté individuelle est plus importante que l’égalité
(sur
100 personnes interrogées)
A l’Ouest
A l’Est
1990
59
47
1996
56
35
L’égalité
est plus importante que la liberté individuelle
1990
23
41
1996
28
47
Le
29 mars 1996, la Commission européenne a publié un Eurobaromètre
« spécial » sur la CIG (Conférence
intergouvernementale) de Turin.
« Quel
objectif fondamental devrait être celui de l’Union européenne
dans le cadre de la CIG de 1996 ? »
La
paix
41 %
La
lutte contre le chômage
17 %
La
protection des citoyens de l’UE contre
la
drogue, le crime et le terrorisme
10 %
La
mise en place d’une monnaie unique européenne
9 %
Le
respect des droits de l’homme
7 %
La
défense et la sécurité
6 %
La
protection de l’environnement
4 %
Le
droit aux soins de santé
2 %
Le
droit à l’éducation et à la formation professionnelle
2 %
Un passé à assumer
Dans
leur livre sur l’Allemagne, Alfred Grosser et Hélène
Miard-Delacroix témoignent : « Les jeunes Allemands,
aujourd’hui encore, éprouvent une sorte de malaise permanent
parce qu’ils sentent peser sur eux une réprobation, sinon même
une accusation, comme si, parce que Allemands, ils avaient
personnellement massacré la population d’Oradour-sur-Glane ou
poussé les juifs dans les chambres à gaz (12). » Il s’agit
d’un problème à résoudre, celui de « venir à bout
d’une tâche, celle de la connaissance du passé, et de la maîtriser,
c’est-à-dire de juger les faits et les hommes en fonction de critères
moraux solides et homogènes. Il convient de se surmonter soi-même
pour y parvenir, qu’on ait appartenu, directement ou par héritage,
au camp des bourreaux ou complices, ou au camp des victimes (13). »
Ils soulignent aussi qu’il n’y a pas seulement les difficultés
engendrées par le nazisme, mais aussi celles « de la
dictature répressive de la RDA. Comment traiter ce passé là ?
Comment le juger, le classer par rapport au passé hitlérien ? ».
Comportements du
citoyen allemand
À
l’Ouest, on peut remarquer que le citoyen s’engage volontiers
dans la vie associative mais est très attaché aux droits de
l’individu. Il pratique une vigilance et une méfiance à l’égard
des pouvoirs publics. Il est très attentif à ce que l’on élimine
de l’État les ennemis potentiels de la démocratie. D’après
Alfred Grosser (14), il existe pour lui trois repoussoirs : le
national-socialisme, le parti communiste et le non-respect des
droits de l’homme tel qu’il était pratiqué en RDA et qui a
fonctionné comme « un négatif permettant d’élaborer une
identité positive ».
En
revanche, la population de l’ancienne RDA a acquis « une
conscience particulière de la solidarité dans un État social »
où l’égalité l’emporterait sur la liberté.
*
* * * *
(Amendée
en 1956, 1968 et 1993)
Des
points importants
Depuis le 3 octobre 1990, la Loi fondamentale est en vigueur
pour l’ensemble du peuple allemand.
La
RFA a adhéré à la Convention européenne des Droits de l’homme
et des Libertés fondamentales en 1952. Elle a aussi ratifié le
Pacte international des Droits de l’homme de l’ONU.
Préambule
« Conscient
de sa responsabilité devant Dieu et devant les hommes, animé de la
volonté de servir la paix du monde en qualité de membre égal en
droits dans une Europe unie, le peuple allemand s’est donné la présente
Loi fondamentale en vertu de son pouvoir constituant »…
Les droits fondamentaux
La
dignité de l’être humain est intangible. Caractère obligatoire
des droits fondamentaux.
Droits
inviolables et inaliénables : liberté d’agir, liberté de
la personne ; égalité devant la loi ; liberté de
croyance, de conscience et de profession de foi, liberté
d’opinion, d’expression (limitées eu égard à la protection
des enfants et au respect de la personne) ; liberté de
l’enseignement, de l’art et de la recherche. Mariage, famille et
enfants naturels sont placés sous la protection de l’État.
L’enseignement est placé sous le contrôle de l’État.
L’instruction religieuse est une matière d’enseignement régulière
dans les écoles publiques. Liberté de réunion (sans arme), liberté
d’association sauf si contraire aux lois pénales, secret de la
correspondance etc., liberté d’établissement, liberté de
profession et interdiction du travail forcé, service militaire et
civil obligatoire ; inviolabilité du domicile… la nationalité
allemande ne peut être retirée, droit d’asile, droit de pétition.
La Fédération et les Länder : fondements de l’ordre étatique,
droit de résistance…
L’Allemagne est une république et une démocratie dont le
principe est la souveraineté du peuple ; c’est une démocratie
représentative (le référendum ou le plébiscite ne sont prévus
qu’à titre exceptionnel), un État fédéral, un État de droit
et un État social.
L’exercice du pouvoir est confié à des « organes
particuliers » du pouvoir législatif, exécutif et du pouvoir
judiciaire. Il y a « séparation des pouvoirs ».
Le
Président fédéral est élu pour cinq ans.
Les
16 Länder fédérés possèdent la qualité d’État. Ils ont leur
propre souveraineté limitée à certains domaines, qu’ils
exercent par leurs propres pouvoirs législatif, exécutif et
judiciaire. Les tâches sont partagées entre l’État central et
les Länder, ce qui est un facteur d’équilibre et contribue à
empêcher l’émergence d’une seule autorité superpuissante.
Le Bundestag est élu pour quatre ans. Les députés du Bundestag
sont élus au suffrage universel direct, libre, égal et secret. Électeur
et éligible à 18 ans.
Le Chancelier fédéral est élu sans débat par le Bundestag sur
proposition du Président fédéral.
Le Bundesrat : les Länder participent à la législation, à
l’administration de la Fédération et aux affaires de l’Union
européenne par l’intermédiaire du Bundesrat.
L’Union européenne : « Pour l’édification d’une
Europe unie, la RFA (15) concourt au développement de l’Union
européenne qui est tenue de respecter les principes de la démocratie,
de l’État de droit, de l’État social et fédératif ainsi que
le principe de subsidiarité et qui garantit une protection des
droits fondamentaux substantiellement comparable à celle de la Loi
fondamentale. À cet effet, la Fédération peut transférer des
droits de souveraineté par une loi approuvée par le Bundesrat…
Le Bundestag et les Länder au travers du Bundesrat concourent aux
affaires de l’Union européenne »…
*
* * * *
Pour aller plus
loin, il serait intéressant :
•
d’étudier le concept de frontière en Europe depuis l’Empire
romain et l’évolution des frontières de l’Allemagne à l’est
et à l’ouest depuis 1871 ;
•
d’approfondir les tentatives d’unification de
l’Allemagne et les obstacles économiques et psychologiques
rencontrés ;
•
de lire la Constitution « provisoire » de
l’Allemagne de 1949, appelée Loi fondamentale, et de la comparer
aux Constitutions françaises ou autres.
*
* * * *
(1)
Contribution de Françoise Parisot.
(2)
Nous
ne reviendrons pas sur ce qui a déjà été dit sur cette époque
dans le chapitre sur l’Italie.
(3)
On
donne le nom de Traités de Westphalie aux traités signés en 1648
par l’Empereur Ferdinand III avec la France, la Suède et les
principautés d’Empire, et qui mirent fin à la guerre de trente
ans. Selon les désirs de la France et de la Suède, garantes de la
paix allemande, le Saint Empire y est réduit à une totale
impuissance de par la souveraineté renforcée des Etats qui le
composaient. Ces Traités instaurent donc un nouvel ordre européen
et mettent l’accent sur les notions de frontières et de
souveraineté. Les relations internationales en seront dès lors
empreintes.
(4)
La
paix d’Augsbourg fut signée le 25 septembre 1555, au terme du
conflit, à la fois religieux et politique, qui opposait l’Empereur
Charles Quint et les princes protestants d’Allemagne. Conclue
entre les protestants et les catholiques, elle consacrait le
division religieuse de l’Empire. Dès lors, l’Empereur
s’engageait à protéger ses sujets qu’ils fussent catholiques
ou luthériens.
(5)
Les
Hohenzollern portent la Couronne de 1701 à 1918.
(6)
Autant
de procédés inhumains qui constitueront la Shoah.
(7)
Il
assure que « l’unification se mènera jusqu’à son terme
dans un contexte de stabilité ancré dans la CEE et dans l’OTAN ».
(8)
Les
deux Allemagne + les quatre puissances victorieuses du nazisme
(États-Unis, France, Royaume-Uni et URSS).
(9)
Contribution d’Andreas Maurer, chercheur, Stiftung
Wissenschaft und Politik, Berlin
(10)
Les
Reich allemands : Ier Reich, Saint Empire germanique (962-1806) ;
IIe Reich, Empire allemand (1871-1918).
(11)
Volk :
le peuple (Volks Wagen : la voiture du peuple)
(12)
Alfred Grosser, op. cit., pp. 69-70.
(13)
Op. cit., p. 72.
(14)
Op.
cit.
(15)
Étendue
aux 16 Länder allemands depuis la réunification.
*
* * * *
Sites internet à consulter :
Fondation
Adenauer : http://www.kas.de
Institut
franco-allemand: http://www.dfi.de
Fondation
Ebert : http://www.fesparis.org
Fondation
de l’Allemagne : http://www.maison-heinrich-heine.org
Centre
d’information et de recherche sur l’Allemagne contemporaine :
http://www.u-cergy.fr
Centre
d’information de l’Ambassade d’Allemagne : http://www.amb-allemagne.fr
Inter
Nationes :
http://www.inter-nationes.de
*
*
*
_____________________________________________________
« Il
doit être clair que l’époque où les grands et les puissants décidaient
du sort des petits et
des moins puissants, et où ils divisaient le monde en sphères
d’intérêts et d’influence,
est maintenant révolue. »
Vaclav
HAVEL
« Pour
la première fois depuis la chute de l’Empire romain, nous avons
l’opportunité de réunir l’Europe, non pas par la force ou les
armes, mais sur la base d’idéaux partagés et de règles
communes.»
Romano
Prodi, octobre 1999
Depuis
ses origines, la Communauté européenne a été conçue comme une
construction ouverte. Si, comme l’indiquent les termes de la Déclaration
Schuman (9 mai 1950) « l’action
entreprise doit toucher au premier chef la France et l’Allemagne »,
elle précise qu’il s’agit « d’une
organisation ouverte à la participation des autres pays d’Europe ».
Sept années plus tard, le préambule du traité de Rome affirme que
la Communauté européenne « assure
par une action commune le progrès économique et social en éliminant
les barrières qui divisent l’Europe ».
1)
Historique : l’Europe de 6 à 15
Invité à y participer, le Royaume-Uni a
tout d’abord refusé de se joindre aux premières Communautés (la
Communauté européenne du charbon et de l’acier et la Communauté
économique européenne). Consciente qu’elle ne pouvait pas rester
durablement à l’extérieur de la zone de prospérité économique
constituée par la CEE, la Grande-Bretagne fera à deux reprises
acte de candidature (1961 et 1967) et se heurtera aux vetos du Général
de Gaulle qui se méfie du « Cheval de Troie » des
Etats-Unis. Il faudra attendre l’arrivée au pouvoir de Georges
Pompidou en 1969 pour relancer les procédures d’adhésion. Elles
aboutiront en janvier 1973 avec l’entrée dans la Communauté du Royaume-Uni, de
l’Irlande et du Danemark. L’Europe passe de six à neuf.
Le premier élargissement a déplacé le
centre de gravité de l’Europe des Six vers le Nord du continent.
L’élargissement méditerranéen, qui se développe durant la décennie
suivante, - corrige le mouvement et rend ainsi à la France sa place
au cœur géographique des Douze. La Grèce intègre la Communauté
européenne en 1981
suivie en 1986 par
l’Espagne et le Portugal. L’adhésion de trois pays méditerranéens
qui sortent, au cours des années 60 et 70, d’une longue période
de régime autoritaire, renforce le caractère démocratique de la
CEE. Néanmoins, celle-ci doit faire face aux problèmes de développement
d’économies moins avancées.
Le 1er
janvier 1995, c’est au tour de l’Autriche, de la Finlande et
de la Suède de rejoindre l’Union européenne.
_______________________________________________________________________________________________________________
La fin des régimes autoritaires :
les cas de la Grèce, de l’Espagne, et du Portugal
La
Grèce
Par un accord d’association signé le 9 juillet 1961, puis
entré en vigueur le 1er novembre 1962, la Grèce est liée
à la Communauté. Toutefois, suite à un coup d’Etat qui amène
au pouvoir une junte de colonels le 21 avril 1967, l’accord
d’association est suspendu. Ce n’est qu’après la chute du régime
militaire, le 24 juillet 1974, que l’accord d’association est
relancé. Le 12 juin 1975, la Grèce présente sa demande d’adhésion.
Le 1er janvier 1981, la Grèce devient le dixième Etat
membre de la Communauté européenne.
L'Espagne
Dès le début des années soixante, l’Espagne franquiste est liée
à la CEE par un accord préférentiel. Le 9 février 1962,
l’Espagne dépose une première demande d’adhésion. Mais, en
1975, les problèmes politiques et les exécutions capitales entraînent
la suspension des négociations. Le général Franco meurt en 1975,
la démocratie s’installe. Le 28 juillet 1977, l’Espagne dépose
pour la seconde fois sa candidature. Les négociations débutent en
1979 et s’achèvent en 1985.
Le
Portugal
Le Portugal est membre de l’AELE (Association européenne de
libre-échange) depuis sa création en 1960. La Révolution des Œillets
en avril 1974 et le départ du Président Caetano (Salazar quitte le
pouvoir en 1968, suite à une hémorragie cérébrale, et meurt en
1970) permettent le retour à la démocratie. Désormais, les
conditions d’adhésion sont remplies. Le Portugal présente sa
demande d’adhésion le 28 mars 1977.
Les
traités d’adhésion de l’Espagne et du Portugal sont signés
respectivement à Madrid et à Lisbonne le 12 juin 1985.
__________________________________________________________________________________________________________________
Du
18 avril 1951, date de la signature du traité de Paris qui institue
la Communauté européenne du charbon et de l’acier, à 1986,
l’Europe a donc connu quatre élargissements qui ont modifié, de
manière significative, la physionomie de l’Europe communautaire.
Jusqu’au 1er mai 2004, date du dernier élargissement,
l’ensemble des 15 pays recouvrait une superficie de 3 236 000 km2
(alors que la superficie du Japon est de 372 313 km2, et celle des
Etats-Unis de 9 363 123 km2) et constituait un vaste marché de 379
millions de consommateurs (nombre d’habitants au Japon : 127
millions, nombre d’habitants aux Etats-Unis : 291 millions
-chiffres 2003-).
Selon
l’article « O » du traité sur l’Union européenne, “Tout Etat européen peut demander à devenir membre de l’Union”.
De 6 à 15, l’Union européenne s’était élargie par petites
touches. Après la chute du mur de Berlin en novembre 1989, les années
1990 ont été marquées par la réunification de l’Allemagne, la
libération du Centre et de l’Est européen et le démantèlement
de l’URSS. C’est alors une dizaine de nouveaux Etats qui ont
aspiré à rejoindre les démocraties de l’Ouest, symboles de paix
et de succès économique. Dès lors, il est apparu impossible de
laisser ces nouvelles démocraties à l’écart du processus
d’union européenne.
A l’aube du XXIème siècle, le continent européen tourne une
nouvelle page de son histoire.
*
*
*
* Questions-réponses sur l’élargissement
Quelles sont
les conditions à remplir pour faire partie de l’Union européenne
?
Le
premier critère à remplir est le critère
géographique. L’article 237 du traité CEE, devenu article
« O » dans le traité de Maastricht précise que : « tout
Etat européen peut demander à devenir membre de l’Union ».
Cette condition préalable n’a toutefois pas été définie avec
suffisamment de précision et pose de manière évidente la question
des limites géographiques du continent européen. S’étend-il de
« Brest à Vladivostok » ? Autrement dit, la Russie
a-t-elle vocation à y appartenir de même que la partie européenne
de l’ex-URSS où se trouvent l’Ukraine, la Biélorussie, la
Moldavie ? Enfin, si la Turquie est finalement éligible à
l’Union, en sera t-il de même des pays du Caucase (Georgie,
Azerbaïdjan, Arménie), de l’Asie centrale (Turkménistan,
Kazakhstan) ?
En
décembre 1999, le Premier ministre turc affirmait : « Inévitablement,
les frontières de l’Europe vont s’étendre plus à l’est vers
le Caucase, l’Azerbaïdjan, finalement vers l’Asie centrale,
puis le reste de l’Asie. » « Après
l’Europe de Brest à Vladivostok, chère au Général de Gaulle,
voici donc celle de Dublin à Tokyo » écrivait à propos
de cette intervention un journaliste de Libération.
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Les frontières « naturelles »
de l’Europe ?
Depuis
ses débuts, la construction européenne est ouverte à toute
l’Europe, mais sans jamais
avoir
circonscrit les limites de cet espace de taille continentale. Où
sont donc les frontières de l’Europe ?
« Pierre Ier Alekseïevitch
[le Tsar Pierre le Grand] meurt en 1725 à Saint Petersbourg –
capitale depuis 1715- au terme d’un règne d’une quarantaine
d’années. Séduit par les nations occidentales qu’il visite une
première fois à la fin du XVIIème siècle, il entreprend
l’européanisation de la Russie ; c’est dans ce contexte
politique que Tatichtchev, géographe officiel de l’empereur,
propose les Monts Oural comme limite orientale de l’Europe à la
place du fleuve Tanaïs, le Don actuel, jusque-là considéré comme
telle. »
in Alain Tirefort et Michel Catala, Histoire
de la construction européenne, CRHMA, 2000, p.506.
« Pour la Russie, le
balancement historique entre un développement auto-centré et une
insertion dans les ensembles européens semble jouer de nouveau en
faveur de la seconde tendance. Depuis plusieurs siècles, c’est à
elle que l’on demande de fixer les « limites »
symboliques du continent européen. Le critère est la politique.
Les Monts Oural ainsi que le fleuve Oural, qui se jette dans la
Caspienne, sont par tradition considérés comme les supports des
frontières orientales du continent. Ce choix ne relève pas de la géographie
mais de l’histoire. Les Monts Oural forment une piètre frontière,
percée de nombreux cols, dont l’altitude ne dépasse pas 1894 mètres.
D’ailleurs, les régions situées à l’est sont majoritairement
peuplées de Russes depuis le XVIIIème siècle. » in Fragments
d’Europe : atlas de l’Europe médiane et orientale, sous
la direction de Michel Foucher, Fayard, 1993.
Lorsque
le principe de l’élargissement a été adopté comme ligne
directrice, le mot Europe a été précisé par la Commission. « Le
terme combine des éléments géographiques, historiques et
culturels qui, ensemble, contribuent à l’identité européenne.
Leur expérience partagée de proximité, d’idées, de valeurs et
d’interaction historique ne peut être condensée en une formule
simple et reste sujette à révision à chaque génération
successive. Il n’est donc ni possible ni opportun d’établir
maintenant les frontières de l’Union dont les contours se
construiront au fil du temps. »
Extraits de L’Europe des géographes de Michel Foucher, FIG Infos, avril 1998,
9ème édition du Festival international de géographie
de Saint-Dié-des -Vosges.
Chez
les Phéniciens, le couchant, l’occident ou l’ouest, était nommé
« Ereb », terme qui est supposé être à l’origine du
mot « Europe » et le levant, l’orient ou l’est,
« Usi », vocable qui pourrait être à la source du mot
« Asie ». L’Europe ne correspondrait pas à un
territoire défini sur le sol, ou géocentré, mais serait une
notion élaborée par rapport à la course du soleil, ou héliocentrée.
Pour
Michel Foucher, « l’Europe
se définit non pas comme une géographie préexistante à toute
action collective, qui serait bornée dans des limites à la netteté
confortable mais comme un processus historique inscrit dans un
espace à géographie variable. (…) la géographie de l’Europe
est dans sa politique, c'est-à-dire dans ce que les Européens décident
d’en faire (…). »
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Pour
devenir membre de l’Union européenne, les pays candidats doivent
désormais également remplir les trois critères
dits “de Copenhague” définis par le Conseil européen qui
s’est tenu au Danemark en juin 1993.
Ces
critères sont les suivants :
1.
disposer
d’institutions stables garantissant la démocratie, la primauté
du droit, les droits de l’homme, le respect et la protection des
minorités ;
2.
disposer
d’une économie de marché viable ainsi que d’une capacité à
faire face à la pression concurrentielle et aux forces de marché
à l’intérieur de l’Union ;
3.
disposer
d’une capacité à assumer les obligations de l’adhésion,
notamment de souscrire aux objectifs de l’Union économique et monétaire,
et plus généralement d’intégrer l’ « acquis
communautaire ».
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Définition : l’acquis communautaire
Chacun
des nouveaux Etats membres s’engage à intégrer dans sa législation
nationale « l’acquis
communautaire ».
L’acquis
communautaire est constitué du socle commun des droits et des
obligations qui lient les Etats membres entre eux depuis les années
50 et les précédents élargissements. Il ne se limite pas aux
dispositions des traités successifs, mais comprend l’ensemble des
règles élaborées et des actes pris par l’Union depuis
l’origine. C’est en quelque sorte, le contrat auquel ont
souscrit six, neuf, dix, douze, quinze puis vingt-cinq
Etats membres. L’objectif est que tous les Etats membres
respectent les mêmes règles dans un certain nombre de domaines
importants.
L’acquis
communautaire, c’est donc l’ensemble de la législation
communautaire qu’ont dû ou doivent encore mettre en oeuvre les
pays candidats pour prévoir prétendre à l’intégration dans
l’Union européenne.
Alors
que les 25 Etats membres de l’Union Européenne ont engagé les débats
sur la ratification du projet de Traité Constitutionnel européen,
on pourrait craindre, de la part de 8 nouveaux adhérents d’Europe
Centrale et Orientale, qui ont déjà dû intégrer à leur droit
des milliers de directives et de règlements communautaires
qu’ils n’acceptent pas de bon cœur de nouveaux partages
de souveraineté alors qu’ils viennent tout juste de se débarrasser
de la pesante tutelle soviétique.
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Quels sont les derniers pays concernés ?
Au début des années 1990, quatorze
nouveaux pays ont déposé une demande d’adhésion à l’Union
européenne : 10 pays d’Europe centrale et orientale appelés les
« PECO » (la Bulgarie, la Hongrie, la Pologne, la République
tchèque, la Slovaquie, la Roumanie, la Slovénie, l’Estonie, la
Lettonie et la Lituanie) ainsi que Chypre, Malte, la Turquie et la
Suisse.
Suite à un changement de gouvernement
intervenu en octobre 1996, l’île de Malte
n’avait pas souhaité poursuivre la procédure d’adhésion à
l’Union européenne. Eddie Fenech Adami, redevenu Premier ministre
de Malte après sa victoire aux élections de septembre 1998, a réactivé
une candidature qui avait été gelée par le dernier gouvernement
travailliste.
La situation de Chypre est relativement complexe. Si la situation économique de
l’île était très favorable à une intégration rapide, la
situation politique fut difficile à gérer en raison de la
partition du territoire. En effet, la partie nord de l’île a été
autoproclamée en 1983, « République turque de Chypre du nord »
(RTCN), république uniquement reconnue par Ankara. Le premier
ministre turc Bülen Ecevit a suggéré un divorce à l’amiable
« à la tchécoslovaque ». Les Grecs ont obtenu au
sommet d'Helsinki, en décembre 1999, que la réunification de
Chypre ne soit plus une condition préalable à son adhésion. C'est
à ce même sommet que les Turcs ont obtenu, de leur côté, le
statut officiel de candidat à l'Union européenne.
Quant à la communauté internationale,
elle tente depuis près de trois décennies de convaincre les deux
camps de former une fédération.
Lors du Conseil européen de Copenhague
(12-13 décembre 2002), les chefs d’Etats et de gouvernements
avaient confirmé que, bien que la réunification ne soit plus une
condition préalable à l’adhésion de Chypre, l’Union européenne
aurait préféré voir adhérer une Chypre réunifiée. A cet égard,
le Conseil européen s'etait félicité que les Chypriotes grecs et
turcs se soient engagés à poursuivre les négociations en vue de
parvenir à un règlement global du problème chypriote.
Néanmoins, cette tentative a échoué suite à l’échec du
référendum sur la réunification de l’île organisé le 24 avril
2004 (sur la base des propositions du Secrétaire général des
Nations Unies).
Ainsi, depuis le 1er mai 2004,
seule la République de Chypre (grecque) est membre à part entière
de l’Union européenne.
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Débat
sur l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne
La Turquie est liée depuis longtemps à l’Union européenne.
L’accord d’association signé en 1963 prévoyait la possibilité
de l’adhésion turque à la Communauté. Un accord d’union
douanière est entré en vigueur le 1er janvier 1996. Le Conseil
européen de Luxembourg (décembre 1997) a cependant estimé que les
conditions politiques et économiques permettant d’envisager les négociations
d’adhésion n’étaient alors pas réunies. Il rappelait
cependant « l’éligibilité
de la Turquie à l’adhésion à l’Union ». Il en
ressortait donc que la Turquie appartenait, selon l’UE - avec bien
sûr les hésitations grecques -
à l’ensemble géographique et culturel européen. La
Commission européenne confirmait cette orientation en octobre 1999
considérant que « le
temps est venu de faire un pas en avant ».
Cette relance officielle de la procédure d’adhésion avait
déjà provoqué en France de nombreuses réactions. L’ancien président
de la République Valéry Giscard d’Estaing réagissait en
affirmant que « la
Turquie n’a pas vocation à entrer dans l’Union européenne ».
Jean-Claude Casanova, Directeur de la revue Commentaires
déclarait que « ni la géographie,
ni l’Histoire ne permettent d’inscrire la Turquie en Europe. »
(« Vers une autre Europe ? » in
Le Figaro, 9 décembre 1999).
L’ancien ministre Alain Lamassoure déclarait quant à lui :
« le projet européen
concerne toute l’Europe, et rien que l’Europe. Les Etats qui
appartiennent pour leur plus grande partie à un autre continent
n’ont pas vocation à y adhérer : Moscou est européenne,
mais les trois quart de la Russie sont à l’est de l’Oural. De même,
malgré Istanbul, le cœur du pays d’Atatürk, l’Anatolie est en
Asie mineure. » (« Jusqu’où ? : le débat
interdit » in Le Monde,
9 décembre 1999).
Alain Duhamel est, lui, encore plus catégorique : « la
vocation pleinement européenne de la Turquie a été reconnue par
les quinze gouvernements, ce qui constitue à la fois un contresens
historique et un précédent calamiteux. (…) Si la Turquie est une
puissance qui compte et qui comptera, ce n’est pas une nation
européenne. Non point pour des raisons religieuses (la Turquie
musulmane est plus laïque que la Grèce orthodoxe), mais pour une
évidence géographique : 95% de son territoire relève du
Proche-Orient. Si la Turquie fait son entrée au sein de l’Union
européenne, alors pourquoi pas les républiques musulmanes de
l’ex-URSS, les pays du Maghreb ou Israël ? Pourquoi pas une
Eurasie ou une Eurafrique ? » (« La Turquie
menace l’Europe » in
Libération, 17 décembre 1999)
Ce à quoi le Commissaire européen en charge de ce dossier répondait :
« Il ne fait pas
beaucoup de sens de soulever à nouveau la question de
l’appartenance de la Turquie à l’Europe. Nous avons donné à
ce pays une perspective d’adhésion il y a 36 ans, et nous
n’avons eu de cesse de la confirmer depuis. Les faits sont là. Ce
que nous faisons ne relève pas d’une œuvre de bienfaisance, mais
de notre volonté de voir une Turquie stable et démocratique à nos
portes. Il ne peut pas être dans notre intérêt de « perdre »
la Turquie » (Interview publié in
Le Figaro, 9 décembre 1999).
En décembre 1999, le ministre turc des Affaires étrangères
reconnaissait que son pays n’était pas un « candidat
ordinaire ». Il ajoutait cependant que la Turquie « était déterminée à adhérer à l’Europe avec un objectif :
faire la synthèse entre l’Occident et l’Orient, la Chrétienté
et l’Islam. »
En avril 2000, le processus de pré-adhésion de la Turquie à
l’Union européenne était lancé. L’Europe lui proposait alors
une « feuille de route » tout en soulignant que des « efforts
considérables » restaient encore à faire et que la
Turquie ne répondait « pas
encore aux conditions d’ouverture de négociations ». Le
texte de la Commission européenne indiquait que « tortures
et mauvais traitements sont loin d’
avoir
été éradiqués », que « les
conditions dans les prisons ne se sont pas améliorées »
et que « la liberté
d’expression, comme la liberté d’association et de
rassemblement font encore régulièrement l’objet de restriction »,
enfin elle constatait que le traitement de la minorité kurde
n’avait pas connu d’amélioration.
Néanmoins, selon le rapport 2000 de la Commission européenne,
des progrès considérables avaient été enregistrés en matière
économique : Ankara a remédié aux déséquilibres économiques
les plus criants, la privatisation des entreprises publiques a été
un succès, et les réformes du secteur agricole, du système de sécurité
sociale et du secteur financier ont été engagés. Le processus de
mise en place d’une économie de marché viable n’est pas terminé,
mais la plupart des secteurs d’activité sont déjà en mesure de
faire face à la pression concurrentielle et aux forces de marché
dans le cadre d’une union douanière avec la Communauté. Dans ce
domaine, l’intégration de l’acquis communautaire est quasiment
achevée. Enfin, des réformes administratives substantielles seront
nécessaires pour une application convenable des politiques
communautaires. Parmi les problèmes sérieux, figure la sécurité
maritime de la flotte turque.
En octobre 2001, le Parlement turc a approuvé une révision
de la Constitution qui devrait donner aux Kurdes le droit de publier
dans leur propre langue, ramener la période maximum de détention
provisoire de quinze à quatre jours, rendre la dissolution de
partis politiques plus difficile, accorder une meilleure protection
de leur vie privée aux citoyens turcs et faciliter la formation
d'associations.
Le Conseil
européen de Copenhague (décembre 2002) a ensuite confirmé la décision
prise en 1999 à Helsinki, selon laquelle la Turquie a vocation à
rejoindre l’Union sur la base des mêmes critères que ceux qui
s’appliquent aux autres pays candidats. La Turquie ne fait
cependant pas partie des dix pays qui ont intégré l'Union européenne
en mai 2004. Tout en encourageant « énergiquement » la
Turquie à poursuivre le processus de réforme engagé, le Conseil
européen lui a fixé un nouveau rendez-vous en décembre 2004 afin
d’évaluer les résultats du processus de réforme du pays et de
lui donner une date pour l’ouverture des négociations.
Mais avec l’ouverture de la Convention – sur la
Constitution - et les déclarations de son Président Valery Giscard
d’Estaing, le débat sur l’identité européenne et sur les
frontières de l’Union a été relancé. Il a en effet déclaré
que la Turquie « n’est
pas un pays européen » parce que « sa capitale n’est pas en Europe » et « parce
qu’elle a 95 % de sa population hors d’Europe » (Le
Monde du 9 novembre 2002).
L’adhésion
de la Turquie à l’Union européenne est par ailleurs loin de
faire l’unanimité auprès des opinions publiques européennes.
L'adhésion de la Turquie à l'Union européenne reste néanmoins
une priorité pour le nouveau gouvernement en place à
Ankara, emmené par Recep Tayyip Erdogan, le dirigeant du parti de
la justice et du développement (AKP) : « la
Turquie a plus que jamais la volonté d’adhérer à l’Union ».
(Jean Quatremer, Le Monde du 22 novembre 2002). Ce que démontre les concessions récentes
aux demandes de l’UE lors de révisions importantes de la législation
turque.
Dans
son rapport du 5 novembre 2003, la Commission européenne a estimé
que si le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan n’entreprenait pas
rapidement des réformes radicales pour transformer effectivement
son pays en un Etat de droit, il serait peu probable qu’en décembre
2004, la Commission européenne soit en mesure de recommander
l’ouverture formelle de négociations d’adhésion à l’Union.
Beaucoup reste donc à faire, selon ce rapport, qui signale que si « des
déséquilibres macroéconomiques demeurent » et si la
Turquie n’a que « partiellement » appliqué les dispositions
communautaires dans des domaines comme l’énergie, la politique
industrielle ou l’emploi, la Commission insiste tout particulièrement
sur les carences en matière de démocratie et de droits de
l’homme.
Le
rôle des militaires reste, ainsi, trop important au regard des « pratiques
européennes ». Les forces armées, relève le document,
continuent d’influer sur la vie politique et jouissent d’une
grande autonomie pour leur budget, comme sur les marchés publics en
matière de défense.
La
décision doit être prise à ce sujet au cours du Conseil européen
du 17 décembre 2004. La question de l’entrée de la Turquie dans
l’UE suscite, notamment en France, des débats très controversés.
La question se pose pratiquement dans l’ensemble des pays de
l’Union européenne. Ainsi, on voit apparaître très clairement
un camp du « oui » conduit par la Grande-Bretagne et
l’Irlande auquel se sont associés la plupart des nouveaux pays
membres (exceptée la Hongrie, pour des raisons historiques liées
à l’ancienne présence ottomane). C’est en France et en
Autriche que les partisans du « non » sont les plus ancrés
dans les rangs de la majorité gouvernementale.
Quant aux Etats-Unis, leur objectif serait, selon certains, de
« faire coïncider les
frontières de l’Europe avec celles de l’OTAN ».
L’adhésion de la Turquie signifierait également la stabilisation
d’un de leurs plus fidèles alliés dans le cadre de l’OTAN.
C’est notamment pourquoi, ils multiplient les pressions afin
d’accélérer l’entrée de la Turquie dans l’Union.
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Le cas particulier de la
Suisse
Depuis 1960, la Suisse est membre
fondateur de l’Association européenne de libre échange. Depuis
le 6 mai 1963, elle a adhéré au Conseil de l’Europe. En 1972,
elle a conclu un accord de libre-échange avec la
Communauté européenne.
En
mai 1992, la Suisse a présenté sa candidature afin d’adhérer à
l’Union européenne. Mais par référendum du 6 décembre 1992,
les Suisses, à une majorité de 50,3%,
ont refusé de participer à l’accord sur l’Espace Economique
Européen (libre circulation des marchandises entre la CEE et
l’AELE) entré en vigueur le 1er janvier 1994.
Depuis
1993, le Conseil fédéral s’est fixé comme objectif l’adhésion
de la Suisse à l’Union européenne. Lancée le 21 février,
l’initiative populaire baptisée « Oui à l’Europe »
ayant obtenu les 100 000 signatures requises a été formellement déposée
en juillet 1996 auprès du Conseil fédéral.
En
mai 2000, sept accords bilatéraux avec l’Union européenne ont été
soumis aux citoyens suisses. Ils ont pour objectif de rapprocher les
législations afin de développer les échanges et de rendre la
Suisse « eurocompatible » Ils portent sur
l’agriculture, les transports terrestres et aériens, la libre
circulation des personnes, la recherche, l’ouverture des marchés
publics et l’élimination des obstacles techniques au commerce.
Pour la population, les deux sujets les plus sensibles concernaient
la libre circulation des personnes et le transit des camions. En
2000, 60% des marchandises exportées par la Suisse étaient destinées
à l’UE-15 alors que 80% de ses importations en provenaient. Le 21
mai 2000, les Suisses ont approuvé l’ensemble de ces accords à
une large majorité. « Les accords bilatéraux répondent à
la plupart de nos préoccupations » admet le conseiller fédéral
à l’économie. « Au niveau économique, il n’y a pas d’argument-clé
pour affirmer qu’il faut adhérer » Les banquiers sont du même
avis et sont d’autant plus frileux que la question du secret
bancaire est en jeu avec une adhésion à l’Europe communautaire.
Ces accords sont entrés en vigueur en mai 2002. Les effets de
l'accord sur la libre-circulation sont les plus attendus. Berne en
attend surtout l'arrivée de personnels qualifiés dont la Suisse a
besoin. Cet accord autorise, à terme, les Suisses à s'établir et
travailler librement en Europe (UE) à partir de juin 2004 et les
Européens de l’Union européenne en Suisse entre 2004 et 2014.
Berne a aussi obtenu la possibilité de se désengager en 2009, au
cas où le gouvernement et le peuple helvétique - consulté par référendum
- se montreraient insatisfaits de leur application.
En
juillet 2001, l’Union européenne et la Suisse ont entamé des négociations
officielles sur dix autres thèmes dont la fiscalité de l'épargne
et la fraude douanière et les échanges de produits agricoles
transformés. La discussion devait permettre d’établir une liste
de nouveaux produits exonérés de droits de douane, ainsi qu’une
liste de ceux qui continueront à bénéficier d’un système de
compensation des prix.
Avec
les élections législatives du 19 octobre 2003, la perspective
d’une adhésion helvétique à l’Union européenne s’est très
nettement éloignée. Le parti du milliardaire zurichois Christoph
Blocher, l’Union démocratique du centre (UDC), l’a largement
emporté lors du scrutin qui devait renouveler la chambre basse de
la confédération, le Conseil national. Dorénavant, cette assemblée
de 200 députés doit compter avec un parti majoritaire,
national-populiste, xénophobe, opposé à l’adhésion à l’UE
et qui a obtenu 27% des voix contre les socialistes (24%), les
radicaux (17,3%) et les démocrates-chrétiens (14,4%). Le net recul
de ces dernières formations, traditionnellement au pouvoir, marque
un tournant dans le paysage politique suisse : le triomphe de
l’UDC ébranle la politique de consensus et d’alternance des
partis qui prévalait depuis 44 ans. Mr Blocher est tellement opposé
à la voie communautaire pour l’avenir de son pays qu’il songe même
« à ouvrir à d’autres régions d’Europe la possibilité
d’adhérer à la Confédération helvétique ». Son
programme : chasser les étrangers, baisser les impôts, éviter
l’adhésion à l’Union (soutenue aujourd’hui par aucun parti,
sauf les socialistes) et limiter le pouvoir du gouvernement (fédéral
de Berne). Déjà, avec le rejet massif, en 2001, de l’initiative
sur l’ouverture rapide de négociations avec l’Union, mais plus
encore avec ce dernier scrutin d’octobre 2003, un professeur de
Lausanne constatait que « jamais
la Suisse n’a été aussi éloignée de l’Europe ». (Sources
: Le Monde, 21 octobre
2003 et La Quinzaine européenne,
3-16 novembre 2003)
______________________________________________________________
Le
Maroc qui avait déposé une demande d’adhésion à la Communauté
en 1986 a vu sa candidature rejetée car il n’appartient pas à
l’ensemble géopolitique européen.
Le
Conseil européen de Copenhague, en décembre 2002, a finalement décidé
l’élargissement de l’Union européenne à huit pays d’Europe
centrale et orientale, ainsi qu’à Chypre et à Malte, en mai
2004. Le traité d’adhésion a été signé le 16 avril 2003 à Athènes. De même, après l’adhésion du 1er mai
2004 des dix nouveaux pays, le nombre de pays restant officiellement
candidats est donc actuellement de cinq : Bulgarie, Roumanie (à
partir de 2009) et Turquie (à partir de 2014, sous réserve
notamment de la décision prise en décembre 2004 par le Conseil
Européen), ainsi que, depuis quelques mois, de la Croatie et de la
Macédoine.
Quelles perspectives
pour les pays de l’ancienne Yougoslavie ?
L’arrivée
au pouvoir de Vojislav Kostunica en République fédérale de
Yougoslavie (Serbie et Monténégro) laisse également envisager des
perspectives d’adhésion à long terme pour les pays issus de
l’ex-Yougoslavie. En avril 2000, la Commission européenne avait
d’ores et déjà annoncé un chiffre global de 5,5 milliards
d’euros (pour 2000-2006) pour l’aide aux Balkans occidentaux
dont 2,3 milliards prévus pour la Serbie post-Milosevic.
En
avril 2001, l’Union européenne a signé avec la République
de Macédoine un accord de stabilisation et d’association.
L’événement est significatif, dans la mesure où c’était la
première fois que l’Union créait des relations institutionnelles
avec un pays de l’ex-Yougoslavie hormis la Slovénie. L’Union
européenne s’est engagée à hauteur de 355 millions d’euros en
faveur de la Macédoine de 1992 à 2001, somme à laquelle s’est
ajoutée une aide humanitaire, ainsi que des fonds au titre de
l’aide régionale. La Macédoine va d’autre part bénéficier du
« commerce asymétrique », ce qui signifie que ses
marchandises pourront entrer dans l’Union sans acquitter de droits
de douanes, alors que la réciproque n’est pas vrai pour les
produits européens entrant en Macédoine.
En
mars 2004, le Président du Conseil européen (M. Bertie Ahern) a
officiellement accepté, au nom de l’ensemble des Etats membres,
la candidature d’adhésion à l’UE de l’ex-République
yougoslave de Macédoine.
En
juin 2004 le Conseil européen a également reconnu à la Croatie le
statut de pays candidat et a annoncé le commencement des négociations
d’adhésion avec cette dernière au début de l’année 2005.
Depuis
octobre 2002, des négociations
ont également pu être ouvertes avec l’Albanie
dans la perspective de la signature d’un pacte de
stabilisation et d’association (sans perspective d’adhésion).
Parallèlement
au processus de stabilisation et d’association, l’Union européenne
est également à l’origine du pacte de stabilité pour l’Europe
du Sud-Est. Ce pacte a pour fonction de coordonner les projets des
différents donateurs financiers. Au sein du pacte, une importance
toute particulière est accordée à la coopération régionale dans
l’Europe du Sud-Est. La stratégie communautaire vis-à-vis des
Balkans occidentaux est donc une stratégie à double volets :
l'Union cherche d'une part à favoriser les relations bilatérales
avec chacun des Etats concernés sur la base d'une perspective d'adhésion
sur le long terme et d'autre part à initier une réelle dynamique
de coopération et d'intégration régionale à l'échelle des
Balkans.
Le
19 novembre 2002, le Conseil a invité le coordinateur spécial pour
le pacte de stabilité pour l’Europe du Sud-Est à présenter lors
du sommet qui a eu lieu en juin 2003 à Thessalonique un rapport sur
l’évolution du pacte.
A
l’occasion de ce sommet « Union européenne/Balkans
occidentaux », l’Union européenne a réaffirmé son soutien
sans équivoque à la perspective européenne qui s’offre aux pays
des Balkans occidentaux. Le Conseil européen a adopté à cette
occasion « L’agenda de
Thessalonique pour les Balkans occidentaux : progresser sur la
voie de l’intégration européenne ». Ce document vise
à resserrer encore les relations privilégiées entre l’Union
européenne et les Balkans occidentaux, en se fondant sur l’expérience
acquise dans le cadre de l’élargissement. Ce partenariat sera
taillé à la mesure de chaque pays et les réformes indiquées sur
la liste de classifications seront régulièrement contrôlées.
Chaque pays doit établir son propre plan et ses progrès seront
mesurés en fonction des objectifs atteints.
« Une collaboration politique renforcée »
dans la sécurité et la politique extérieure sous la forme d’un
nouveau Forum de l’UE et des Balkans de l’Ouest est également
prévue. Ainsi qu’un soutien à l’exportation pour les pays
balkaniques et la création de nouveaux programmes dans les domaines
de l’éducation, de la culture, de la recherche, de l’énergie,
de l’environnement et de la société civile. L’UE a ainsi
accordé un supplément de 210 millions d’euros pour la période
2004 à 2006. L’aide attribuée par les pays de l’UE aux pays
des Balkans de l’ouest depuis 1991 s’élève à sept milliards
d’euros.
* *
*
2) L’Europe de 15 à 25 : l’élargissement
du 1er mai 2004
Le
1er mai 2004, l’Union européenne est donc passé de
379 à 455 millions d’habitants (derrière la Chine qui compte 1,3
milliard et l’Inde qui compte 1,1 milliard), et de 15 à 25 Etats
membres (+67%). A part la Pologne, qui correspond au poids démographique
de l’Espagne (environ 39 millions d’habitants), tous les
nouveaux Etats membres sont des Etats peu peuplés : la République
tchèque et la Hongrie comptent 10 millions d'habitants, les autres
pays adhérents 5 millions d’habitants ou moins.
Quels peuvent être les avantages de cet élargissement ?
Les
avantages sont essentiellement d’ordre politique,
démocratique, géostratégique et économique.
·
L’intégration
des pays d’Europe centrale et orientale (PECO) à l’Union européenne
permet de mettre fin à la division de l’Europe en deux blocs
antagonistes et de retourner à la prééminence des valeurs de
paix, de démocratie et de solidarité qui sont, depuis l’origine,
au cœur du projet européen.
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L’adhésion
de ces pays à un bloc occidental stable ne peut que les aider à
consolider leurs régimes démocratiques et à soutenir leur
adaptation à l’économie de marché, devant améliorer à terme
le niveau de vie et le bien-être des populations.
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Enfin,
l’élargissement confère à l’Union européenne une
participation accrue aux échanges mondiaux, surtout si elle
approfondit ses relations avec ses voisins de l’est et du sud. Grâce
à l’élargissement, l’Union européenne devrait pouvoir jouer
aussi un rôle plus important dans l’Organisation Mondiale du
Commerce et dans d’autres organismes internationaux.
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Les PECO et l’OTAN
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Pour
se prémunir contre
l’ancien « grand frère » soviétique, les
PECO se sont spontanément tournés vers l’Alliance
atlantique qui s’est élargie en mars 1999 à trois pays (la
Pologne, la Hongrie et la Tchéquie). Le 28 mars 2004, sept
autres pays (la Slovaquie, la Slovénie, la Roumanie et la
Bulgarie, mais aussi la Lituanie, la Lettonie et l'Estonie qui
faisaient auparavant partie intégrante de l'URSS) ont rejoint
l'Alliance atlantique.
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Les
avantages attendus de l’élargissement de l’Union européenne à
l’Est (et au Sud) sont également d’ordre économique
: le Marché unique compte désormais plus de 455
millions de consommateurs. Hubert Haenel, Président de la délégation
pour l’Union européenne au Sénat estimait en février 2000 que
si « quelques secteurs seront touchés par une concurrence plus vive,
d’autres bénéficieront des dimensions accrues du marché unique.
Les nouveaux adhérents ne bouleverseront pas la donne : leur
PIB cumulé est égal à celui de Pays Bas». («Il n’y a plus
d’alternative sérieuse à l’élargissement » in
la Tribune, 1er février 2000). Cette position était
confirmée par un rapport du Commissariat général du Plan réalisé
en 1999 qui annonçait que les gains à attendre de l’intégration
devraient être supérieurs aux inconvénients. Le Plan estimait en
effet qu’une intégration complète, accompagnée des réformes
structurelles, permettrait des taux de croissance annuelle élevés,
de 5 à 6,5% dans les pays candidats.
Par
ailleurs, l’Union européenne est progressivement devenu un
partenaire commercial important des pays d’Europe centrale et
orientale : de 25% en 1989, sa part dans le commerce extérieur des
PECO est passée à plus de 70% aujourd’hui. Les entreprises européennes
sont surtout sensibles aux perspectives de consommation à l’Est.
Sans compter la modernisation des infrastructures et le marché des
privatisations. En effet, les pays d’Europe Occidentale sont très
vite devenus les premiers investisseurs et les premiers partenaires
commerciaux des pays candidats. Ce commerce est d’ailleurs très déséquilibré
en faveur des pays membres, donnée toujours oubliée dans les
calculs du coût de l’élargissement (Source :
« Europe : les malentendus de l’élargissement »
Jacques Rupnik in Temps
réel, cahier 8 – avril 2003).
L’Union
européenne élargie pourrait aussi s’imposer d’autant plus
facilement comme une puissance de poids dans les âpres négociations
sur le commerce mondial.
Et les inconvénients ?
Les
nouveaux Etats membres sont des Etats plus pauvres, qui commencent
seulement à surmonter des décennies de système communiste. Si la
population de l’Union européenne s’est accrûe de 20% avec l’élargissement
à dix nouveaux Etats membres, son PIB n’a augmenté que de 5% en
termes nominaux.
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Le
rapport entre les régions les plus riches et les régions les plus
pauvres de l’Union est passé de 1 à 5 sur la base des quinze
membres (UE jusqu’en mai 2004) à un rapport de 1 à 9 à
vingt-cinq pays (UE élargie le 1 mai 2004). La part de
l’agriculture est bien supérieure à la moyenne communautaire
dans les dix pays d’Europe centrale et orientale : 7% du PIB
contre 1,5% dans l’UE-15 ; 16,7% de l’emploi contre 5%. Les
PECO se caractérisent aussi par la présence de fortes minorités
ethniques sur leur sol. Celles-ci représentent 44% de la population
en Lettonie (34% de Russes), 38% en Estonie (30% de Russes), 20% en
Lituanie (9% de Russes et 7% de Polonais), 18% en Slovaquie (11% de
Hongrois et 5% de Tsiganes), 14% en Bulgarie (9% de Turcs, 5% de
Tsiganes), 13% en Roumanie (8% de Hongrois et 4% de Tsiganes).
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Cet
élargissement sans précédent va donc constituer un véritable défi
financier pour l’Union car tous les pays candidats sans exception
seront des « bénéficiaires nets » potentiels du budget
européen (ils toucheront plus qu’ils ne verseront au budget
communautaire).
Politique
agricole commune, politiques structurelles, financement du budget
communautaire ou fonctionnement des institutions européennes, avec
l’arrivée des nouveaux membres, tout est à revoir ou presque.
L’application
des politiques de solidarité
sans ajustements aux nouveaux membres ferait exploser le budget
communautaire : la moyenne du revenu par habitant des pays ayant récemment
adhéré représente un tiers seulement de la moyenne de l’UE-15.
Les
principaux bénéficiaires actuels des fonds structurels (Espagne,
Portugal, Irlande et Grèce) ne souhaitant pas voir cette source de
financement se tarir ont obtenu à Nice (décembre 2002) que la règle
de l’unanimité soit préservée dans le domaine de
l’attribution des fonds régionaux.
Même
si les pays candidats entendent bénéficier de l’ensemble des
aides prévues par les différents fonds européens d’assistance
dans les mêmes conditions que celles appliquées aujourd’hui,
l’UE-15 a décidé que les fonds structurels seraient plafonnés
à 4% du PIB des pays bénéficiaires. (Sans modification des règles
actuelles, la Hongrie, par exemple pourrait obtenir une aide
atteignant 7% de son PIB. )
Précisons
également que les Etats candidats ont bénéficié tout au long de
la période préparatoire à l’adhésion de différents programmes
de soutien financier (voir ci-dessous).
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Le programme PHARE : aider les PECO à rejoindre l’Union
européenne
Pour
accompagner les pays candidats dans le processus de pré-adhésion,
l’Union européenne a mis en place, dans les années 90, un
programme spécial d’assistance aux Etats d’Europe centrale et
orientale : PHARE.
Le
programme PHARE est actuellement le principal instrument de la coopération
financière et technique de l’Union européenne avec les pays
candidats à l’adhésion. Instauré en 1989 pour soutenir la
transition économique et politique, il a été réorganisé en 1996
pour traiter spécifiquement des priorités de la période précédant
l’adhésion. Conformément à l’agenda 2000, PHARE s’est
focalisé sur deux priorités pour l’adoption de l’acquis
communautaire : le renforcement des institutions et l’aide à
l’investissement. Le renforcement des institutions implique
d’adapter et de renforcer les institutions démocratiques, les
administrations publiques et les organisations qui seront chargées
de mettre en œuvre, et de faire respecter, la législation
communautaire (et les nouvelles législations nationales).
Un
véritable défi, puisque les candidats doivent intégrer rapidement
40 ans d’acquis communautaire (législation européenne) et
rattraper 40 ans de développement économique. C’est pourquoi, la
Commission européenne avait proposé aux Quinze dans son « Agenda
2000 » (publié en juillet 1997) d’augmenter de manière
substantielle l’aide financière globale de l’Union européenne
aux pays candidats.
Le
programme PHARE dispose, pour la (dernière) période, 2000-2006,
d’un budget annuel de 1,5 milliards d’euros qui sera consacré
à hauteur de 30% au renforcement des institutions et de 70% à
l’aide à l’investissement.
PHARE
étant un programme d’assistance technique, les actions sont
essentiellement des prestations intellectuelles : expertises,
conseils, études, transferts de s
avoir
-faire
(exemples : assistance technique pour la gestion des entreprises, études
préalables de faisabilité, aide à la restructuration des services
de santé, aide à la réforme agraire, formation du personnel des télécommunications
...). Grâce à ce programme, l’aéroport international de Tallinn
en Estonie a été doté d’équipements de sécurité et de
technologies de pointe, les infrastructures ont également été
entièrement refaites. Toujours dans ce pays le programme Phare
a financé la mise en place d’autorités boursières chargées
de veiller sur le marché financier local. La portion de la ligne de
chemin de fer Tallinn-Narva qui court à l’est jusqu’à la
frontière russe a également été financée par ce programme.
L’agenda
2000 a également crée deux nouveaux instruments de pré-adhésion :
le SAPARD et l’ISPA.
Le
SAPARD finance des projets structurels et de développement rural
dans les pays candidats (voir le chapitre sur la PAC). Quant à l’ISPA,
il finance des projets d’investissement tels que les mesures
environnementales nécessaires pour respecter la législation
communautaire en matière de protection de l’environnement
(traitement des eaux usées, gestion des déchets solides et de la
pollution de l’air …), et l’amélioration des infrastructures
de transport.
Les
ressources financières consacrées aux instruments de pré-adhésion
ont ainsi été doublées depuis l’année 2000. Le total des aides
accordées aux pays candidats s’élèvera à l’issue de cette période
à 21 milliards d’euros.
Ainsi
un pays comme la Pologne perçoit une aide d’environ 500 millions
d’euros par an, indépendamment des prêts consentis par la Banque
européenne d’investissement. Quant à la Roumanie, elle bénéficie
depuis l’an 2000 d’une aide dépassant les 200 millions
d’euros par an. Cette aide conjuguée au soutien de la BERD et de
la Banque mondiale, est une opportunité unique de développement
sachant qu’un euro d’aide européenne génère en règle générale
5 euros d’investissements publics et privés.
Un exemple en Bulgarie
Les
enfants abandonnés en Bulgarie et particulièrement à Sofia, se
comptent par milliers. Victimes de violences familiales ou « sans
famille », ils se livrent à divers trafics pour survivre.
Dans un tel contexte, les autorités bulgares ont mis en place
depuis plusieurs années un programme pour venir en aide aux jeunes
les plus exposés. Les financements faisant défaut, l’Union européenne
a décidé, en décembre 1998, de cofinancer ce projet à hauteur de
80% de son coût. Un « centre de jour » accueille désormais
plusieurs centaines de jeunes sans famille à Sofia.
L’aide
de l’Union en Bulgarie se concentre également depuis plusieurs
années sur une autre grande priorité : la sûreté nucléaire. La
Bulgarie doit ainsi impérativement fermer ses centrales de
conception soviétique qui ne présentent plus de garanties de sécurité
suffisantes. Sur le plan des infrastructures, l’aide de l’Union
européenne permet aussi de cofinancer la modernisation de l’aéroport
de Sofia. Enfin, un programme spécial signé entre la Bulgarie et
la Grèce voisine, cofinancé par l’Union, devrait permettre le développement
d’infrastructures routières et portuaires pour améliorer les
liaisons entre ces deux pays.
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Dans
le domaine de l’agriculture, les prix agricoles à l’Est sont de
10 à 45% inférieurs à ceux de l’UE : étendre telle quelle la
politique agricole commune et notamment son système de soutien des
prix aux pays de l’Est impliquerait une augmentation considérable
du budget européen alors que la politique agricole commune
constitue déjà près de la moitié des dépenses.
A
l'origine, Bruxelles avait budgété l'adhésion de six pays
candidats à partir de 2002. Ce sont finalement dix pays qui ont
rejoint l'Union Européenne le 1er mai 2004. Sur le plan
agricole, Bruxelles propose de limiter les aides aux revenus des
agriculteurs de l'Est à 25% de leur niveau à l'Ouest la première
année. Les aides ne seraient alignées sur le niveau général
qu'en 2013.
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L’agriculture
représente 7,6% du PIB des dix pays d’Europe centrale et
orientale (contre 1,5% dans l’Union), et concentre en moyenne
16,7% de la population active. Mais l’hétérogénéité domine :
les deux pays agricoles les plus importants, la Pologne et la
Roumanie, comptent presque autant d’agriculteurs que les Quinze
Etats Membres (de l’UE avant l’élargissement du 1.5.2004) réunis :
7,3 millions contre 7,6 millions. Près de 80% des terres
polonaises, et la quasi-totalité des terres roumaines sont exploitées
par des fermes de très petite taille, ce qui ne favorise ni les
restructurations, ni les économies d’échelle. (Chiffres de
juillet 2001).
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Pour
la période 2004-2006, les nouveaux Etats ont donc considérablement
limité leur effort financier en négociant l’élargissement :
pour la période 2004-2006, les nouveaux Etats membres recevront en
moyenne 125 euros par habitant et par an, alors que les pays dits de
la « cohésion » (Grèce, Portugal, Espagne) en
toucheront encore 300. Un chiffre donc inférieur aux transferts
financiers en faveur de l’UE-15, mais qui s'explique notamment par
la capacité limitée des futurs membres à absorber ces crédits et
à en cofinancer une petite partie. C'est pourquoi l'accent sera mis
sur le fonds de cohésion qui offre des aides budgétaires aux pays
dont le PIB par habitant est inférieur à 90% de la moyenne
communautaire.
A
l’inverse, la mise aux normes européennes coûte très cher aux
pays candidats et suppose des investissements massifs évalués à
2% de leur PIB en moyenne. Par exemple, la production des fermiers
polonais est loin de répondre aux critères européens. Pour
remplir les critères définis par l’Union en matière de sécurité
alimentaire, les pays candidats ont dû adopter quelques 900 textes
législatifs communautaires dans le domaine vétérinaire,
phytosanitaire et des additifs alimentaires. De même, les fermes
polonaises craignent de ne pas pouvoir résister à la concurrence
au sein du Marché commun. En effet, les exploitations polonaises
sont d'une taille moyenne de 7,6 hectares contre 17,5 dans l'Union
européenne. Pour près de 40% de la population agricole, une
restructuration provoquerait une envolée du chômage. (Source
: Le Figaro, 12.02.2002)
Quel sera le coût des élargissements ?
Dans
un rapport de la Commission européenne, celle-ci affirme que les élargissements
devraient pouvoir être financés sans que le budget communautaire dépasse
le plafond actuel de ressources de 1,27% du produit national brut
des Etats membres (actuellement, le budget n'est utilisé en
pratique qu'à hauteur d’environ 1% du PIB européen, plafond opérationnel
que souhaitent conserver certains pays, notamment l’Allemagne et
la France).
Néanmoins,
l’élargissement se traduira pour les Quinze par des coûts nets
supplémentaires importants bien qu’étalés sur une longue période.
Rappelons
toutefois que la seule réunification allemande a coûté au total,
en 10 ans, environ 600 milliards d’euros… Pour un grand nombre
de raisons, (notamment le choix politique de la parité des changes
qui a eu un coût économique élevé), ce chiffre ne peut que
rester indicatif, la réunification accélérée de l’Allemagne de
l’Est avec la RFA constituant un cas à part.
Sur
la base de l’adhésion des dix nouveaux Etats membres le 1er
mai 2004, le Conseil européen de Copenhague a fixé le maximum des
crédits d’engagement destinés à ces nouveaux Etats membres.
Le
cadre financier de l'élargissement proposé par la Commission est
donc réparti comme suit :
Les
Quinze ont fixé une enveloppe d’un montant total de 40,8
milliards d’euros sur trois ans, dont 24 milliards pour les aides
régionales et structurelles et 10 milliards pour l’agriculture.
Beaucoup moins en réalité, puisqu’il s’agit de « crédits
d’engagement » en grande partie hypothétiques. L’effort réel
à fournir pour ces trois années serait de l’ordre de 25
milliards d’euros et, compte-tenu de la contribution des
dix nouveaux au budget communautaire, il ne dépasserait guère 11
milliards.
Par
ailleurs, Chypre, Malte et la Slovénie, pays relativement riches et
faiblement agricoles, pourraient devenir rapidement contributeurs
net.
La
libre circulation des travailleurs qui est un des principes même du
Marché unique provoque également quelques inquiétudes surtout en
Allemagne (à titre d’exemple, selon certaines estimations, 300
000 Polonais par an auraient travaillé illégalement en Allemagne
ces dernières années) et en Autriche. En effet, ces deux Etats
membres ont un vaste périmètre de frontières communes avec des
pays d’Europe Centrale comme la Pologne, la République Tchèque
et la Hongrie.
En
effet, les experts internationaux considèrent que 335 000 résidents
des pays frontaliers d’Europe centrale ou orientale pourraient
venir travailler à l’Ouest chaque année, dont les deux tiers en
Allemagne. Ils précisent que ces mouvements - déjà commencés -
pourraient porter surtout sur les catégories de travailleurs les
moins qualifiés, car c’est là que les différences de rémunérations
entre l’Est et l’Ouest sont les plus importantes. Un rapport réalisé
par plusieurs bureaux d’études pour le compte de la Commission
européenne en mai 2000 tempère néanmoins cette analyse. Le
rapport observe que, compte tenu de la dimension réduite des économies
des pays candidats, l’élargissement n’aurait pas d’impact général
sur les salaires et l’emploi dans l’actuelle Union. Si l’étude
estime également à environ 335 000 par an le nombre de résidents
étrangers qui viendraient des pays d’Europe centrale et orientale
dans les Etats membres d’Europe occidentale, il indique que ce
chiffre tomberait à moins de 150 000 personnes dix ans plus tard
pour représenter 3% de la population de l’Union au bout de trente
ans.
L’Allemagne
et l’Autriche ont demandé des périodes de transition de sept ans
dans ce domaine, ce qui signifie concrètement que les
ressortissants des nouveaux pays adhérents ne pourront travailler
librement dans l’Union pendant cette période.
Une étude publiée le 26 février 2004,
sous l’égide de la Fondation européenne pour l’amélioration
des conditions de vie et de travail, confirme les résultats des
enquêtes précédentes en évaluant à 220 000 personnes par an -
soit, sur cinq ans, 1% de la population des nouveaux Etats membres
en âge de travailler – le nombre de personnes qui quitteront leur
pays pour gagner un des actuels pays de l’UE (Le
Monde 27 février 2004).
Cependant,
certains pays souffrant de pénuries de main-d’œuvre, comme la
Grande-Bretagne et l’Irlande ont déjà négocié des dérogations
afin de pouvoir ouvrir leur marché du travail aux ressortissants
des pays candidats tout en mettant en place plusieurs restrictions
pour limiter l’accès aux droits sociaux. Quant à la France, elle
applique une période transitoire (de deux ans minimum à sept ans
maximum). Dès 2006, elle pourrait proposer, pour les secteurs
connaissant une pénurie de main d’œuvre, des autorisations de
travail ainsi que des autorisations pour les saisonniers moyennant
un contrat de travail, des accords bilatéraux pour l’accueil
temporaire de stagiaires avec certains Etats, dont la Pologne et la
Hongrie. Enfin, la France propose un accueil sans restriction des
chercheurs, étudiants et travailleurs non salariés. (Source :
Le Monde, 24.02.04)
De
plus, plusieurs études montrent que les pays les plus défavorables
à l’ouverture immédiate des marchés du travail vont
avoir
besoin de main-d’œuvre supplémentaire. Ainsi, l’Allemagne
(malgré le taux de chômage élevé) possède, actuellement, prés
de 700 000 postes inoccupés notamment parmi les professions de la
santé (médecins, infirmières), les métiers du management et du
marketing, et manque d’ingénieurs et de techniciens dans la
construction automobile. « Des
études montrent également qu’en absence d’immigration, la
croissance économique en Allemagne, s’essoufflera dés 2020.
L’arrivée graduelle de 100 000 personnes annuellement, puis de
150 000, avant d’atteindre un rythme annuel de 300 000 personnes,
aurait, croient s
avoir
de
nombreux experts, les meilleurs résultats en matière de croissance »
(Le Figaro 16 février 2004).
Au
sein de l'Union européenne, la crainte d'une pression migratoire
est liée, pour l'essentiel, aux écarts importants de rémunérations.
Ainsi, le salaire moyen des PECO est inférieur de 50% à la moyenne
européenne (UE-15), avec d’importantes disparités : de
95,2% à Malte à 27,6% en Lettonie. Par ailleurs, le taux de chômage
élevé (par exemple : un peu plus de 20% en Pologne), les
contraint à accepter des conditions de travail moins avantageuses
que dans l'Union européenne. (Source : Le
Figaro Economie, 13.08.2002)
A
l’exception du groupe de pays qui a rejoint l’Union en 1995
-Autriche, Suède, Finlande- des périodes transitoires concernant
la libre-circulation des personnes, entre cinq et sept ans, avaient
déjà été appliquées à chaque entrée de nouveaux Etats dans
l’Union : en 1973 pour l’adhésion du Royaume-Uni, de
l’Irlande et du Danemark, en 1981 pour la Grèce et en 1986 pour
l’Espagne et le Portugal. Loin de provoquer des mouvements vers la
CEE, l’adhésion de l’Espagne et du Portugal s’est traduite
par une inversion des mouvements : l’accélération économique
créée par l’adhésion a provoqué des retours au pays de
travailleurs précédemment expatriés. Ainsi, le nombre d’émigrants
en provenance d’Espagne vers les pays de l’UE, est passé de
plus de 200 000 en 1970 à 120 000 à la fin des années
1970 pour se stabiliser entre 2 000 et 3 000 au début des
années 1990.
Au
fil des années, les craintes devraient se dissiper sous le simple
effet des évolutions démographiques (et économiques). A
l’horizon 2010, des pays comme l’Allemagne et la France
souffriront d’un cruel manque de main-d’œuvre puisque les générations
du « baby-boom » de l’après-guerre arriveront à l’âge
de la retraite, alors que les générations au travail seront bien
moins nombreuses. De même, les pays candidats connaissent déjà
une stagnation démographique comparable à celle des pays de
l’Union. Ils devront par conséquent, dans un avenir proche, eux-mêmes
envisager d’importer de la main d’œuvre et d’ouvrir leurs
frontières.
Enfin,
même si les experts soulignent que la majorité des mouvements de
population pourrait concerner la main-d’œuvre peu qualifiée, les
PECO pourraient également constituer, dans certains cas, un réservoir
d’emplois qualifiés pour l’Ouest. Dans les 15 pays de l’Union
européenne, d’avant l’élargissement de mai 2004, certaines
entreprises rencontrent des difficultés à recruter la main-d’œuvre
dont elles ont besoin. Elles pourraient trouver à l’extérieur
des compétences qu’elles ne trouvent plus dans l’Union,
notamment dans les filières scientifiques, dans lesquelles les Tchèques
ou les Polonais par exemple sont très performants.
Autre
inquiétude fréquemment évoquée, l'élargissement pourrait
provoquer un mouvement massif de délocalisations
de la production, afin de tirer parti du faible coût de la
main-d'œuvre et de conditions de travail plus souples. D'autant
que, dans toute décision d'implantation, une firme considère
certes les coûts salariaux, mais aussi les éléments qui déterminent
la productivité comme le niveau de qualification de la main-d'œuvre,
les grandes traditions industriels dans ces pays et le fort taux de
chômage.
Dans
ces conditions, les Etats membres d’Europe de l’Ouest conservent
un avantage comparatif non négligeable, la productivité du travail
en Europe Centrale et Orientale étant inférieure d'environ 50%.
Même
si Jean-Charles Gaury (direction des affaires internationales de
Citroën) confirme dans un entretien pour Les
Echos (10 mars 2004) que les délocalisations sont très
perceptibles, notamment dans le secteur automobile, il souligne
cependant que « la
main-d’œuvre ne compte cependant que pour 15% dans le prix d’un
véhicule ». De plus, aujourd’hui, en ce qui concerne la
marque Citroën, les 3/4 de la production sont toujours effectués
en France.
Par
ailleurs, les Occidentaux ont déjà beaucoup investi à l’Est, et
ces investissements induisent de la croissance dans les pays
d’Europe centrale et orientale, des bénéfices pour les
investisseurs, et des excédents commerciaux pour l’Europe de
l’Ouest. Selon l’Institut syndical européen, entre 1990 et 2001
le commerce européen avec les pays de l’Est a dégagé un excédent
de 104 milliards d’euros. Selon Alternatives
économiques (n°229, octobre 2004), « en
2002, les Quinze ont exporté vers les PECO 28 milliards d’euros
de plus que ce qu’ils ont importé de chez eux… De même,
l’Europe affiche un excédent de plusieurs milliards d’euros
vis-à-vis du Maghreb, de la Turquie et de l’Amérique latine. »
En
outre, l’application de l’acquis communautaire (notamment les règles
de concurrence) dans les nouveaux Etats membres, ainsi que le
rattrapage et la réduction à terme des écarts de niveaux de vie
au sein de l'Europe élargie devrait conduire inévitablement à atténuer
les motivations du déplacement de la production. Néanmoins, les
nouveaux pays sont aujourd’hui plus attirés par le modèle social
anglo-américain que par le modèle traditionnel européen de cohésion
et de protection sociale.
Enfin,
le transfert des services de recherche et de développement ainsi
que la délocalisation de la production – voire de services comme
les call-centers - ont déjà commencé, depuis des années, à
s’orienter vers les pays d’Asie (notamment en Inde et en Chine)
et du Maghreb. En effet, ces pays proposent aux entreprises
d’Europe occidentale des conditions encore plus favorables que
celles proposées en l’Europe centrale ou orientale…
Les
craintes sont aussi politiques
: l’élargissement doit se faire sans mettre en péril l’acquis
communautaire de plus de cinquante ans de construction européenne.
Ainsi, selon la formule d’un chef d’Etat, l’Union doit éviter
que, au moment où le dernier adhérent arrivera, il adhère à
quelque chose qui n’existe plus !
La
réforme des institutions est donc également au coeur de la réflexion
qui accompagne l’élargissement. En effet, depuis l’entrée en
vigueur du traité de Rome, les mécanismes institutionnels de la
Communauté européenne, conçus pour six pays, sont restés
quasiment inchangés. Et même si les développements successifs des
traités ont apporté quelques modifications institutionnelles - élection
directe des membres du Parlement européen et extension de ses
pouvoirs notamment -, aucune autre modification réelle n’est
intervenue. Le traité de Nice n’apporte que des réponses incomplètes
à ce défi sans précédent.
Quant
au projet de Traité constitutionnel européen, qui devrait être
soumis à ratification au cours de l’année 2005 par référendum
en France, il propose plusieurs solutions afin de faciliter la prise
des décisions à 25 (et plus tard à 27).
Enfin,
l’adhésion des nouveaux Etats membres a pour effet de rendre
encore beaucoup plus aiguë la
question des langues de l’Union : aux onze langues officielles
de l’Europe des 15, se sont ajoutées 9 langues nouvelles (dont
certaines particulièrement complexes comme le magyar ou
l’estonien), soit au total 20 langues officielles.
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Babel
est européenne
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Depuis sa création en 1951, la
Communauté européenne fonctionne sur le mode égalitaire.
Pas de vengeance sur les pays vaincus (Allemagne, Italie), pas
de mépris des « petits » ou « moyens »
pays. Parmi les nombreux signes de cet égalitarisme et de ce
respect mutuel, il y a le fait que toutes les langues de la
Communauté sont langues officielles : Les
langues officielles et les langues de travail des institutions
de l’Union sont l’allemand, l’anglais, le danois,
l’espagnol, le finnois, le français, le grec, l’italien,
le néerlandais, le portugais et le suédois . (Règlement
CE n°1 du Conseil du 15 avril 1958, Article 1, modifié à
chaque élargissement pour aboutir aux 20 langues officielles
depuis le 1er mai 2004).
|
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Le
Service commun interprétation-conférences de l’UE, complété
par le Service de traduction, est le plus grand du monde. Il emploie
plusieurs milliers de personnes pour faire en sorte que les experts
et les décideurs de 25 pays puissent au quotidien se comprendre, se
faire comprendre, échanger des idées et des informations, prendre
des décisions communes sur des sujets variés, etc. Sur le site
Internet de ce Service, on peut lire les lignes suivantes : A
notre époque, la
diversité linguistique ne peut plus être considérée comme un
obstacle au progrès. Elle constitue au contraire une partie
essentielle de l’héritage multiculturel qui a façonné
l’Europe d’aujourd’hui. La langue fait partie intégrante de
l’identité d’un peuple, et elle doit par conséquent être
respectée.
Un
peu plus loin, on peut lire encore : Les
langues sont l’une des marques les plus évidentes, les plus
audibles, de la diversité dans laquelle s’incarne l’humanité
(…). C’est le respect de la diversité, bien plus que la
recherche volontariste de l’unité, qui est le mieux à même de
favoriser le rapprochement et l’entente entre les peuples. Voilà
ce que traduit le respect du plurilinguisme de l’Union : plus
qu’un impératif juridique, c’est un reflet exact, dans le
domaine linguistique et donc culturel, d’une certaine conception
politique en Europe.
L’effort qu’elle consent (…)
doit permettre à l’Union de faire la preuve que la montée des
interdépendances, ce que l’on appelle la mondialisation, n’est
pas synonyme d’uniformisation culturelle. Si chacun voit son
identité culturelle, et donc d’abord son identité linguistique
respectée, il sera moins tenté par une réaction de repli
identitaire.
Certes,
pour des raisons de commodité et de simplification de travaux déjà
complexes, deux langues « de travail » principales sont
généralement privilégiées : le français et l’anglais.
Mais tous les textes législatifs et réglementaires doivent être
traduits dans toutes les langues, afin que tous les Etats, toutes
les entreprises, tous les citoyens de l’Union soient égaux devant
la « loi européenne ». De même, toutes les réunions
importantes font en principe l’objet d’interprétations simultanées.
C’est le prix à payer pour le respect de nos diversités et de
notre patrimoine culturel.
Le
nouvel élargissement de mai 2004 est venu à la fois complexifier
et enrichir ce travail, avec l’arrivée de nouvelles langues,
souvent complexes, comme l’estonien ou le hongrois, etc. Le scénario
de la Direction générale « Traduction » est « dix
pays, neuf langues.» L’Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la
Pologne, la République tchèque, la Slovaquie, la Hongrie, la Slovénie,
Chypre et Malte ont stipulé dans leurs actes d’adhésion
respectifs que leurs langues nationales doivent devenir des langues
officielles de l’Union, comme cela a été le cas précédemment
lors de l'adhésion de nouveaux pays.
Chypre
possède deux langues officielles : le grec fait déjà partie
des langues de l’Union, en revanche le turc ne deviendra pas une
langue officielle de l’Union européenne au moment de l’adhésion
de Chypre, en attendant un règlement de la question
constitutionnelle dans ce pays.
La
Bulgarie, la Roumanie et la Turquie, puis la Croatie et la Macédoine
ont également posé leur candidature à l’Union et, en cas
d’admission, le bulgare, le roumain, le croate, le macédonien (écrit
en caractères cyrilliques) et le turc deviendraient des langues
officielles de l’Union.
Mais,
les fantastiques progrès des technologies de l’information
permettront de plus en plus de faciliter les tâches d’inter-communication,
avec le perfectionnement des systèmes automatiques de traduction.
Efficacité et respect des différences…
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Au total,
l’Europe à 25 ne devrait pas être ingérable, mais elle a deux défis
majeurs à relever : celui du rattrapage économique et social
entre l’Est et l’Ouest, et celui de transformer en grande
puissance politique et diplomatique ce vaste ensemble de 455
millions de citoyens
*
*
*
CHRONOLOGIE DU DERNIER ELARGISSEMENT
1963
La
Turquie conclut un Accord d’Association avec la CE. L’accord définit
le cadre d’un dialogue politique et commercial entre la CE et la
Turquie.
1970
Malte
conclut un Accord d’Association avec la CE
1972
Chypre
conclut un accord d’Association avec la CE
1987
La
Turquie dépose sa candidature à l’adhésion à la CE.
1989
Chut
du Mur du Berlin.
La CE met en place le programme PHARE.
1990
Chypre
et Malte présentent leur candidature à l’adhésion à la CE.
1991
La
Hongrie et la Pologne concluent un Accord européen avec la CE, qui
sur bien des points correspond à un Accord d’Association.
1993
L’UE
définit les « critères de Copenhague » qui définissent
les conditions d’adhésion.
La Bulgarie, la République tchèque, la Roumanie et la Slovaquie
concluent des accords européens avec l’UE.
Les pays de l’UE adoptent une Stratégie de pré-adhésion devant
préparer les pays d’Europe central et oriental à leur entrée
dans l’UE.
La Hongrie et la Pologne déposent leur candidature.
1995
L’Estonie,
la Lettonie et la Lituanie concluent un accord européen avec l’UE.
La Roumanie, la Slovaquie, la Lettonie, l’Estonie, la Lituanie et
la Bulgarie déposent leur candidature d’adhésion à l’UE.
1996
La
République tchèque dépose sa candidature.
La Slovénie conclut un accord européen avec l’UE et dépose sa
candidature.
1997
La
Commission européenne présente son Agenda 2000. Celui-ci contient
des propositions pour la préparation à l’élargissement et des
commentaires sur les 10 pays d’Europe centrale et orientale
candidats.
Le Conseil européen de Luxembourg définit un processus d’adhésion
commun pour les 10 pays d’Europe centrale et orientale, ainsi que
pour Chypre. Il est décidé que les négociations d’adhésion
peuvent être entamées avec la République tchèque, l’Estonie,
la Hongrie, la Pologne, la Slovénie et Chypre.
1998
L’UE conclut des partenariats pour
l’adhésion avec 10 pays d’Europe centrale et orientale. Ces
partenariats ont pour but d’aider les pays candidats à se préparer
à l’adhésion, en énumérant, notamment, les points sur lesquels
les pays candidats doivent se mettre immédiatement au travail et
ceux qui concernent le plus long terme.
Début des négociations d’adhésion avec Chypre, la République
tchèque, l’Estonie, la Hongrie, la Pologne et la Slovénie.
Pour la première fois, la Commission présente son Rapport annuel
sur l’état d’avancement sur l’élargissement. On y évalue
l’état d’avancement des pays candidats dans leur préparation
en vue de l’adhésion.
Malte relance sa candidature à l’adhésion, suspendue par le précédent
gouvernement.
1999
Conseil européen de Helsinki décide que
l’UE doit entamer des négociations d’adhésion avec la
Lettonie, la Lituanie, la Slovaquie, la Roumanie, la Bulgarie et
Malte. La Turquie obtient le statut de pays candidat.
Le
Conseil européen de Berlin adopte l’Agenda 2000, qui fixe
notamment le cadre financier pour la préparation à l’élargissement
jusqu’en 2006.
2000
Les négociations d’adhésion sont
engagées avec la Lettonie, la Lituanie, la Slovaquie, la Roumanie,
la Bulgarie et Malte.
La
Commission présente sa Stratégie de pré-adhésion pour la
Turquie.
La Commission présente un plan d’action pour les négociations
pour l’élargissement jusqu’en 2002 – appelé « Feuille
de route ».
Le Conseil européen de Nice entérine la « Feuille de route ».
Le traité de Nice, qui définit notamment le nombre de voix, de sièges
et de commissaires pour, respectivement le Conseil, le
Parlement et la Commission, est adopté.
2001
Le Conseil européen de Göteborg définit
de manière plus précise les négociations pour l’élargissement.
Le Conseil européen de Laeken cite pour
la première fois les pays avec lesquels il devrait être possible
de conclure les négociations avant la fin de 2002. Il s’agit de
tous les pays avec lesquels des négociations sont en cours, à
l’exception de la Bulgarie et de la Roumanie.
2002
Le Conseil européen de Séville
confirme que l’UE est prête à conclure les négociations avec
Chypre, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la
Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie, ci
ces pays sont prêts.
Le Conseil européen de Copenhague conclut que les négociations
sont closes avec tous les dix pays.
2004
1er mai : dix nouveaux
pays devient officiellement membres de l’UE.
Pour
plus d'information sur les nouveaux pays :
http://www.europe.gouv.fr/les_europeens_8/elargissement_20/index.html
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