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Réalisée le
7 septembre 2004 par Arnaud Pinon à l’Ambassade de Pologne
CEDH : Depuis quelques mois, la Pologne fait de
nouveau partie de la grande famille européenne, grâce à son intégration
dans l’Union Européenne. Comment s’est préparée cette adhésion ?
Monsieur l’Ambassadeur de Pologne en France
:
L’adhésion
a été très bien préparée, ce qui a été reconnu par la
Commission Européenne. Cela a représenté un énorme travail, au
cours de ces dernières années. La transposition de la loi
communautaire a même été plus loin que dans certains Etats,
membres de l’Union depuis bien plus longtemps.
Il a fallu accélérer
la mise en place de la démocratie et de l’Etat de droit, réformer
intégralement et décentraliser les structures de l’Etat et des
administrations, organiser la liberté des médias et des partis
politiques, apprendre le fonctionnement de l’opinion publique,
etc.
Il a fallu également
organiser et accompagner la transformation de toutes les structures
économiques et juridiques, dans le sens de la libéralisation et de
la concurrence. La part de l’Etat dans l’économie est ainsi
passée de 80% à moins de 20% en quelques années.
Nous avons également
réformé en profondeur les structures de l’Education Nationale,
auparavant centrée sur l’éducation idéologique, afin de véritablement
former les citoyens.
A l’extérieur, nous avons progressivement mis en place une
politique étrangère indépendante et souveraine, autrefois gérée
par l’URSS et le Comecon. En outre, nos voisins ont changé. Nos
voisins étaient l’URSS, la RDA et la Tchécoslovaquie. Aucun de
ces pays n’existe aujourd’hui. Nos nouveaux voisins sont :
l’Allemagne, la Biélorussie, la Lituanie, la Russie
(Kaliningrad), la Slovaquie, la Tchéquie et l’Ukraine. Avec
plusieurs de ces pays, nous avons partagé une partie de notre
histoire et eu des expériences difficiles dans le passé…
Avec
l’Allemagne par exemple, nous n’avons pas fait le travail de réconciliation
qu’a fait la France dès le début des années 50 après la Deuxième
Guerre Mondiale. Outre le prix de la guerre, nous avons le sentiment
d’
avoir
payé pendant quarante années supplémentaires le prix de la
paix… Toutefois, la volonté est là et le travail a été mené
de manière exemplaire dans les années 90 par une génération de
dirigeants qui avaient connu la guerre. Ces relations sont
malheureusement actuellement troublées par les demandes de
compensations de certaines familles allemandes – sans que la réciproque
soit évoquée, comme si l’histoire des relations
germano-polonaises commençait en 1945 – pour leur expulsion de
Pologne à l’issue de la guerre...
Avec l’Ukraine, la Biélorussie et la Lituanie, nous avons fait
partie autrefois du même royaume…
Avec la Russie, la Pologne a aujourd’hui des relations correctes.
Et nous avons tout intérêt à ce que les relations soient bonnes
dans le futur. Nous connaissons leur langue et leur mentalité et
considérons que le Pologne devrait être le pont naturel entre
l’Occident et la Russie. A l’avenir, il nous semble essentiel
que l’Union européenne ait une politique vraiment commune vis-à-vis
de la Russie, par exemple en ce qui concerne Kaliningrad et la
politique des visas…
CEDH : On reproche parfois à la Pologne, notamment
en France, son « atlantisme », ses relations particulières
avec les Etats-Unis. Pouvez-vous nous expliquer la position
polonaise sur ce sujet ?
Monsieur l’Ambassadeur :
Ce que je peux vous dire, c’est que pour nous, il n’y a pas de
contradiction entre les Etats-Unis et l’Europe occidentale. Nous
les avons toujours vus et continuons à les voir comme des « alliés
naturels ».
Par ailleurs, pendant la Guerre Froide, nous nous sentions plus
proches des Etats-Unis, notamment ceux de l’ère Reagan (qui
n’est pas très populaire en France), que de l’Europe de
l’ouest, plus passive. En effet, les Etats-Unis constituaient
alors le seul bouclier crédible face à la puissance de l’Union
Soviétique, et nous considérons aujourd’hui que le président
Reagan a été l’un des principaux responsables de la chute de
l’URSS et de son empire. Sans les Etats-Unis, l’URSS et le
rideau de fer existeraient peut-être encore…
En outre, pendant cette période difficile, des millions d’émigrés
polonais aux USA alimentaient de nombreuses familles en dollars qui
circulaient alors en Pologne sur le marché parallèle.
CEDH : Et les relations avec la France ?
Monsieur l’Ambassadeur :
Les relations entre la Pologne et la France sont passionnelles. La
France a accueilli des générations de réfugiés et de migrants
polonais. Nous avons partagé beaucoup de choses au cours de
l’histoire. Les deux pays sont épris de liberté et ont un grand
nombre de valeurs communes. Victor Hugo parlait de la Pologne comme
d’une nation qui porte un message de liberté vers le monde.
Lamartine disait « toute la France est polonaise ».
Selon certains, la Pologne serait « le pays le plus napoléonien
au monde », plus même que la France !
Auparavant, toutes les élites polonaises et une bonne partie de la
population parlaient français. Pendant, la guerre froide, c’était
le russe. Aujourd’hui, plutôt l’anglais.
L’image de la France s’est dégradée une première fois lors de
la Seconde Guerre Mondiale. La Pologne comptait sur elle, sa grande
alliée, pour la défendre contre l’Allemagne nazie, mais on connaît
la suite… 80.000 polonais se sont d’ailleurs engagés, pour défendre
la France… La division entraînée par le rideau de fer a éloigné
encore la France de la Pologne. L’ouverture de la France vers
l’URSS, et aujourd’hui vers la Russie n’est pas très bien vue
en Pologne. Après la chute du Mur, la Pologne attendait beaucoup un
engagement fort de la France en faveur de l’Europe Centrale. La
première visite de Lech Walesa, alors leader du syndicat Solidarité
a été pour la France. Mais, le débat européen, notamment en
France, a été alors plutôt dominé par la question allemande de
la réunification. Et la France, qui mène encore une politique de
grande puissance, n’a pas cherché à constituer d’alliances spécifiques
en Europe Centrale.
Ils n’en reste pas moins que la France et la Pologne sont indéniablement
des pays amis qui ont beaucoup de choses en commun. Il faut rappeler
que la France est le premier investisseur en Pologne, devant
l’Allemagne et les Etats-Unis. Tous les grands opérateurs
industriels français sont présents en Pologne. En terme d’échanges,
la France est le deuxième partenaire de la Pologne, juste derrière
l’Allemagne.
CEDH : Merci, monsieur l’Ambassadeur, pour toutes
ces intéressantes précisions. Revenons maintenant à l’Union
Européenne, s’il vous plait. La Pologne a rejoint l’Union en
mai dernier, avec certainement une grande espérance. Quelques mois
plus tard, les polonais sont-ils toujours aussi enthousiastes ?
Monsieur
l’Ambassadeur :
Ce que je peux
vous dire, c’est que dans les derniers sondages, 76% des polonais
souhaitent que l’Union se dote d’une constitution.
Par ailleurs,
il est clair que l’UE n’est pas une baguette magique qui peut résoudre
tous les problèmes du jour au lendemain. Mais, on peut observer que
l’adhésion a déjà contribué à améliorer la situation économique
du pays. Les projections de croissance sont de 6%, une croissance
tirée par les exportations qui ont augmenté vers la zone européenne.
La Pologne espère
que les Fonds structurels européens vont l’aider à rattraper un
certain retard dans ses infrastructures, sa compétitivité, son
agriculture. Vu d’Europe de l’Ouest, il faut voir cela comme un
investissement, pas comme une aide caritative. En rendant la Pologne
plus forte et plus compétitive, les échanges vont augmenter et
cela aura des retombées favorables, notamment en France, en
Allemagne, en Italie, nos principaux partenaires, qui disposent du s
avoir
-faire
et des moyens pour participer activement à la modernisation de la
Pologne. Au niveau global, ce sera un facteur de croissance et de
compétitivité à l’échelle européenne, face au reste du monde.
On a déjà pu expérimenter ce type d’effet après l’adhésion,
en 1986, de l’Espagne et du Portugal, que certains redoutaient.
CEDH : Et pour l’agriculture ?
Monsieur
l’Ambassadeur :
La Pologne est
le 3ème pays de l’Union européenne, après la France
et l’Espagne, en termes de surface agricole. Mais, la Pologne
reste un pays importateur net dans ce domaine. Beaucoup de ses
exploitations doivent être réformées. Les structures doivent être
améliorées, afin de mieux rentabiliser la terre. Je veux parler de
la distribution, de la recherche, de la promotion, etc.
La France a
progressivement réformé ses structures à partir des années
soixante, avec l’aide de la Communauté Européenne. Il faut
maintenant que la Pologne fasse de même. Grâce à la PAC
notamment, la France est devenue le premier exportateur mondial de
produits agricoles transformés. La Pologne n’a pas la même
ambition, et ne sera jamais un concurrent de la France dans les
domaines phares (vins, fromages, etc.), ne serait-ce que pour des
raisons climatiques. Mais, il est important que la Pologne
rentabilise mieux son potentiel agricole.
CEDH : Pour finir, est-ce que Jean Monnet est connu
en Pologne ?
M.l’Ambassadeur :
Jean Monnet
est connu dans certains milieux européens. Mais, sans doute pas
assez. Il faut pourtant rappeler que Jean Monnet a travaillé en
Pologne, comme jeune négociant en cognac, puis comme
banquier-conseil auprès du gouvernement. Son manque de notoriété
tient probablement en premier lieu à sa personnalité et à sa méthode
de travailleur de l’ombre qui ne se mettait jamais en avant. Il
serait sans doute temps que Jean Monnet soit mis en avant par
d’autres, à l’échelle européenne, peut-être en créant un
grand Prix Jean Monnet, à l’instar du Prix Charlemagne qui jouit
d’une grande notoriété…
CEDH : Merci, Monsieur l’Ambassadeur.
Pour plus d’informations sur l’Ambassade et les relations Pologne-UE,
voir notamment le site officiel de l’Ambassade de Pologne en
France : http://www.ambassade.pologne.net/
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