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le webzine sur l'Europe de l'Association Jean Monnet - N° 10 / Février 2007

Interviews

  Interview de S.E. Monsieur Sabin Pop
Ambassadeur
de Roumanie en France

  Interview de S.E. Madame Irina BOKOVA
Ambassadrice
de Bulgarie en France
23.01.2007

  Madame l’Ambassadrice, merci de nous accueillir à l’Ambassade pour cette interview.

 

La Bulgarie vient de rejoindre l’Union Européenne il y a moins d’1 mois. Que vous inspire personnellement cet événement ?
Après une longue et difficile période de transition, cet événement est un moment d’ouverture historique, qui clôt une longue période et ouvre pour nous une nouvelle ère : une ère européenne. Cela suscite un véritable espoir pour notre pays, avec l’ouverture de portes nouvelles et un grand élan vers l’avenir…

Comment cela a-t-il été vécu en Bulgarie ?
Avec grand enthousiasme, et beaucoup de festivités. Sofia a été la ville la plus illuminée d’Europe (sans doute avec Bucarest) ! Le sentiment dominant est très positif, mais s’il reste ici et là certaines poches de scepticisme.

Pour en arriver là, quels ont été les priorités, les efforts accomplis, et ceux qui restent à faire ?
Beaucoup d’efforts et de nombreux sacrifices ont été accomplis au cours des dernières années. Mais, il reste bien sûr des choses à faire.
Parmi nos priorités : 1) Fermer les deux derniers réacteurs de la centrale nucléaire de Kosloduy. C’est important pour supprimer tout risque, mais cela va poser temporairement des problèmes d’alimentation en électricité pour la Bulgarie et une partie de la région. De nouvelles centrales, de nouvelle génération, vont être construites, réalisées par un consortium d’entreprises européennes dans lequel figure notamment Areva et Siemens. C’est important pour la compétitivité à moyen terme de l’économie bulgare.  2) Poursuivre la réforme du système judiciaire et des affaires intérieures. Le gouvernement bulgare a décidé de créer un groupe spécial interministériel pour suivre ces efforts, qui feront également l’objet d’un « reporting » régulier auprès des institutions européennes. Il est important de noter également qu’il y a désormais une grande mobilisation de l’opinion publique, des médias et des partenaires sociaux (patronat, syndicats…) sur ce thème.
La société bulgare dans son ensemble veut en effet agir vite pour profiter pleinement des avantages de l’adhésion.

Pour des personnes qui ne connaîtraient pas du tout votre pays, comment le décririez-vous en quelques mots ?
La Bulgarie, c’est une « petite France », avec une grande variété de paysages et de sites à visiter. Le climat y est agréable et les gens accueillants. Et tout cela à un tarif actuellement très attractif…

Que diriez-vous à ceux qui sont inquiets du fait des délocalisations industrielles dans certains pays d’Europe centrale ou orientale ?
Nous comprenons les soucis des français. Mais la France doit garder son bel esprit de partage et de solidarité, l’esprit de Jean Monnet et de Robert Schuman.
Il est essentiel que la France, pays fondateur, pays inspirateur, reste au cœur du projet européen, et c’est ensemble que nous devons chercher des réponses à certains défis de la mondialisation.
Ce qu’il est important aussi de bien comprendre, c’est que depuis plusieurs années, les « nouveaux pays », que ce soit la Pologne ou la Bulgarie, constituent de nouveaux marchés pour les entreprises françaises, les grandes entreprises et les PME.
La France est le 4ème pays du monde dans les échanges commerciaux de la Bulgarie. Les exportations françaises vers la Bulgarie ont régulièrement augmenté, ce qui est bon pour les entreprises et les emplois en France. J’ai cité Areva précédemment ; je pourrais également citer Alstom, pour la modernisation d’une centrale thermique, Schneider, Eurocopter (qui crée des emplois en France grâce à un gros contrat avec la Bulgarie) et d’autres. Et il y a également des PME françaises très dynamiques qui ont fait des joint-ventures en Bulgarie. C’est bon pour la Bulgarie ; c’est bon pour la France. Nous aimerions qu’il y en ait plus et nous invitons encore plus d’entreprises françaises, notamment les PME à faire des affaires avec nous.
C’est le moment opportun pour les entreprises françaises de venir ! Les courants d’affaires sont déjà importants mais les investissements français en Bulgarie restent trop modestes, avec 280 millions d’euros (14ème rang), loin derrière les Allemands, les Autrichiens, les Italiens, qui investissent beaucoup plus.
Plus le niveau de vie augmente en Bulgarie, et en cela l’adhésion à l’UE devrait donner un coup d’accélérateur pour les années à venir, plus cela ouvre de marché pour des entreprises françaises.

  La Roumanie aussi a rejoint l’UE le 1er janvier 2007. Quels sont vos liens avec ce pays ? Vos relations ?
Nous entretenons d’excellentes relations. Nous avons régulièrement réalisé beaucoup d’échanges depuis des siècles (Empire Ottoman…). Des révolutionnaires bulgares ont souvent vécu en Roumanie. Il existe quelques rivalités de territoires dans les Balkans, mais pour la première fois, depuis la chute du communisme, période pendant laquelle il y avait une certaine rivalité entretenue par le pouvoir, nous avons la possibilité d’échanges très proches.  Les deux peuples se redécouvrent, les échanges économiques et culturels se développent et doivent encore se développer…
Il est également important de souligner que durant notre préparation à l’adhésion, la coopération entre nos deux pays a été exemplaire.

  Comment voyez-vous l’évolution de la situation dans les Balkans dans les années à venir ? Que pourrait/devrait faire l’UE / l’ONU ?
L’évolution a été globalement positive ces dernières années. Mais, la Bulgarie a beaucoup souffert des problèmes dans les Balkans, économiquement, politiquement, ainsi que du fait du développement de grands réseaux de criminalité qui ont découlé des années de guerres et d’embargos.
La Bulgarie a reçu beaucoup d’encouragements de la Serbie, de la Macédoine, de l’Albanie, pour son adhésion à l’UE. C’est important pour ces pays.
Notre sentiment est que l’UE doit beaucoup plus s’impliquer dans la recherche d’une solution dans les Balkans, et bien sûr la Bulgarie est prête à jouer un rôle important. L’accent doit se porter notamment sur les démocraties fragiles : la Bosnie, le Kosovo. Il faut prendre rapidement des mesures concrètes.
Un avenir européen doit être confirmé pour ces pays ; l’UE doit s’engager pour leur proposer cet avenir : ce sera le meilleur moteur pour leur développement et leur stabilité. Avec une perspective d’avenir, on est prêts à accepter des sacrifices…
Et la Bulgarie, qui est bien placée pour comprendre cette problématique et pour agir concrètement dans la région souhaite apporter ses connaissances et son expérience au sein de l’UE pour trouver des solutions qui redonneront espoir à cette partie de l’Europe…

Pour finir, qu’est-ce que Jean Monnet évoque pour vous ? Est-ce qu’il évoque quelque chose dans votre pays ?
Jean Monnet est encore trop peu connu en Bulgarie, mais nous allons voir dans quelle mesure nous pouvons vous aider à mieux le faire connaître, notamment en vous mettant en relation avec des professeurs titulaires de « chaires Jean Monnet ». Nous allons également essayer d’organiser avec vous des visites de personnalités et de jeunes bulgares à la Maison de Jean Monnet.

 

Merci beaucoup, Madame l’Ambassadrice, pour votre accueil et d’ avoir bien voulu répondre à nos questions.

 

Arnaud PINON


Roger Garnier
ancien banquier, conférencier sur Jean Monnet

 

Cher Roger Garnier, nous tenions à vous interviewer, en tant que conférencier sur Jean Monnet. Pourriez-vous commencer par nous dire quel a été votre parcours personnel ?
Je suis né à Javrezac, près de Cognac, dans une famille modeste… Mon père était ouvrier tonnelier et possédait un peu de vigne.
En 1941, j’ai travaillé dans une maison de cognac pendant 18 mois. Comme Monnet, j’y ai appris très tôt que la patience est une vertu importante pour faire quelque chose de qualité. Le 1er juin 1942, j’entre au Crédit de l’Ouest, une banque locale de Charentes. J’y reste jusqu’à ma mobilisation, à la fin de la guerre.
Sans autre diplôme que le certificat d’études, j’ai alors décidé d’acheter des livres et d’étudier tout seul pour présenter le baccalauréat, auquel j’ai été reçu. J’ai fait ensuite des études de Sciences économiques : licence, puis DES, puis doctorat…
C’est en 1950 que j’ai été présenté à Jean Monnet par Jean Poupelain, un distillateur de cognac qui le connaissait bien. A cette époque, sans bien connaître son parcours, je l’avais trouvé attachant et sympathique.
J’ai ensuite souhaité revenir dans le monde bancaire. Quand je suis arrivé à la banque de l’ouest, j’ai pensé que tous mes diplômes allait rapidement me permettre d’accéder à des postes de responsabilités : dix années auparavant, on m’avait dit que rien n’était possible sans diplôme… Cette fois, le directeur général de la Banque de l’Ouest me dit que les diplômes ne servaient à rien… et je retournais au guichet finir mon apprentissage.
Toute ma carrière s’est ensuite déroulée dans la banque jusqu’au poste d’administrateur directeur général de la filiale suisse du CCF dans les années 80. Je me suis très tôt passionné pour les questions monétaires. A ce titre, j’estime que la création de l’euro est un très grand événement qui va conduire à une nouvelle phase importante de la construction européenne…
J’ai quitté le CCF et pris ma retraite en 1983. Membre de l’Union des français de l’étranger, je me suis peu à peu intéressé à la vie des français qui ont réussi de grandes opérations à l’étranger.

Quand et comment en êtes-vous venu à faire des conférences sur Monnet qui remportent un grand succès aux quatre coins de l’Europe ?
Depuis les années 50, on m’avait parlé de Jean Monnet à plusieurs reprises, notamment Pierre Uri à la Société d’économie politique. Honnêtement, le personnage m’avait semblé sympathique lors de notre brève rencontre, mais je ne le situais pas très bien. Ce n’est qu’en 2000, lorsque je me suis intéressé de très près à l’euro, que j’ai décidé de lire ses Mémoires (Fayard), et que le personnage m’a fasciné.

  Fasciné au point d’en faire l’objet de conférences ?
Absolument. J’ai fait une première conférence en 2000, à la Maison des Centraliens, sur le thème « Jean Monnet, français de l’étranger et père de l’Europe ». Un des participants, enthousiaste, m’a alors invité à faire la même conférence à Orléans ; la même chose s’est ensuite produite à Vendôme, puis à Châteaudun. C’est ainsi que, d’invitation en invitation, j’ai poursuivi mes conférences, en France et à l’étranger, et que j’en ai réalisé 25 à ce jour, dont une à Cognac le 22 avril 2006 qui a rassemblé plus de 400 personnes… Dès ma première conférence, le professeur Henri Rieben[1] s’est intéressé à mon travail et une grande complicité est née entre nous…

Comme vous le savez, nous réalisons près de 300 conférences et séminaires par an à la Maison de Jean Monnet. Le public est alors dans un lieu historique unique et est impatient de comprendre comment un jeune négociant en cognac a pu accomplir tant de choses exceptionnelles au cours de sa longue carrière au service de la paix et de l’union entre les hommes. De votre côté, comment parvenez-vous à accrocher des publics variés, dans des lieux très divers ?
Je ne commence plus mes conférences par « Jean Monnet est né à Cognac en 1888… », mais par « En 1943, Jean Monnet est à Alger et il réfléchit à l’avenir des peuples d’Europe ». C’est une accroche, une ouverture, qui captive généralement mon auditoire… Puis, je parle avec enthousiasme du parcours de cet aventurier précoce avec qui j’aurais beaucoup aimé pouvoir travailler. J’évoque cet homme qui aimait « faire simple » et « aller à l’essentiel », cet homme qui a été toute sa vie « porté par un idéal au service de l’humanité », cet homme d’origine plutôt modeste qui tout au long de sa vie a eu un rayonnement sur des individus extraordinaires qui ont fait l’histoire avec lui…



[1]  Le professeur Henri Rieben, récemment décédé, a longtemps présidé la Fondation Jean Monnet pour l’Europe de Lausanne (cf. www.jean-monnet.ch).

 

Arnaud PINON

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